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LE VOYAGE

  Lorsqu’on est si petit il est préférable de se cacher, se tapir ; du moins de ne pas se montrer, d’éviter de se mettre en avant. Ne pas respecter ces règles élémentaires de prudence c’est vous exposer aux regards et, qui pis est, peut-être à la nécessité de parler, d’entretenir avec d’autres que vous de douteuses relations, passant par un discours que ni vous ni eux n’avez la faculté de maîtriser totalement. Mais sans doute eux, fort heureusement, n’en sont-ils pas vraiment conscients, du moins pas au point de devoir fuir comme vous ces rencontres affligeantes.

  Les choses étaient devenues telles que vous avez dû faire votre petit bagage (presque rien : qu’emporter ?) et chercher un abri plus sûr. Lorsque vous avez eu fermé pour la dernière fois la porte de votre maison, descendu les quelques marches qui vous amenaient au niveau du trottoir, vous vous êtes retourné une fois encore, comme pour vider là un ultime regret et bien prendre la mesure d’une décision qui revêt, tout de même, quelque importance.  Puis vous avez filé sur le trottoir, sans prendre la peine de traverser, tournant simplement à l’angle du pâté de maisons. Le plus difficile était fait ; un monde renouvelé s’offrait à vous. Bien sûr vous étiez toujours sur votre trottoir, dans votre quartier, mais vous aviez déjà abandonné votre rue ; vous pouviez regarder en arrière : elle échappait désormais à votre champ de vision.

  Les rares passants semblaient ne vous accorder aucune attention. Vous apercevaient-ils d’ailleurs ? Par bonheur les voitures, stationnées de l’autre côté de la rue, vous permettaient de descendre dans le caniveau à chaque rencontre un peu risquée. On n’est jamais trop prudent, ces trottoirs sont tellement étroits ! Quant à longer les murs, c’est une solution qui n’exclut pas tout danger : des encombrements, des bousculades, des piétinements sont possibles et alors pas d’échappatoire ; et puis cela implique un désagréable sentiment d’humilité, attitude dont il n’est pas question ici. Mieux vaut marcher tout à son aise, librement, cela dût-il être dans le caniveau.

  Au coin du boulevard la circulation, tant piétonne qu’automobile, devint intense. Où pouvaient bien aller tous ces gens ? Il n’était pourtant pas bien difficile de le comprendre : hier encore vous alliez vous aussi quelque part ; vous accomplissiez même, chaque semaine et chaque jour de la semaine, un certain nombre d’itinéraires plus ou moins réguliers. Mais maintenant, depuis que vous aviez tourné le coin de votre rue, toute cette agitation vous paraissait surprenante. Oh, vous aviez aussi autrefois, au cours de banales conversations, évoqué le rythme démentiel de la circulation urbaine, parlé de ces embouteillages quotidiens, du gaspillage éhonté de l’énergie, des infarctus du citadin du vingtième siècle. Depuis quelques minutes vous aviez une conscience aiguë de la réalité que recouvraient ces lieux communs.

  Il fallait cependant marcher. Ce n’était pas votre bagage qui pouvait vous gêner. Ah, marcher dans un chemin creux de campagne, entre les haies sombres des talus, parmi l’herbe rare et les ornières de terre durcie, c’était autre chose ! Mais peut-être y viendrait-on. N’étiez-vous pas en déplacement, pour ainsi dire en voyage ?

  Vous avez dû vous tordre le cou afin de surveiller l’apparition du petit piéton vert qui vous autorisait à traverser en toute légalité, sinon en toute sécurité. La hauteur à laquelle on place ces signaux lumineux devient effarante ; certains panneaux indicateurs surplombent même toute la rue, au-dessus de nos têtes ; qui peut bien les apercevoir là ? Tout à coup vous voici entraîné par le mouvement de foule qui vous porte sur l’autre berge : le feu vient de passer au rouge. Sans hésiter cette fois vous choisissez le bord du trottoir puis, contraint par les circonstances, le caniveau encore, malgré les voitures qui stationnent maintenant de votre côté. Vous progressez pourtant. L’essentiel est d’atteindre la gare ; là, un moyen de transport rapide et sûr vous portera hors de la ville très confortablement, à l’abri des poussières et de ce tintamarre.

  Personne en tout cas jusqu’à présent ne vous a remarqué. Faudrait-il s’en réjouir ou y voir déjà un symptôme inquiétant ? Évidemment, avant non plus on ne faisait guère attention à vous ; mais tout de même ! les gens se détournaient pour ne pas vous heurter et lorsque vous arriviez aux caisses d’un supermarché à une heure d’affluence, par exemple, chacun se pressait un peu plus contre son voisin pour ne pas vous laisser prendre sa place dans la file. Tout cela semble avoir bien changé. Y peut-on quelque chose ? Quoi qu’il en soit, vous n’en êtes certainement pas responsable.

  Dans ce hall de gare rien n’a été conçu pour recevoir les gens de votre espèce : d’immenses surfaces de marbre ou de travertin que l’on doit franchir à découvert, sans aucun abri, aucun refuge ; des rangées de guichets inaccessibles devant lesquels l’incessant piétinement des files d’attente prend l’allure d’une aveugle menace ; un ciel artificiel de spots lumineux incommensurablement élevé, recelant on ne sait quels dieux, plus lointains au cœur sans doute que les nôtres. Dans ces conditions, il est préférable de tout de suite gagner les quais ; pour les billets, on verrait plus tard, on pourrait toujours s’expliquer avec le contrôleur, prétendre qu’on avait été pris de court, qu’il avait fallu au dernier moment sauter comme cela dans le train. Et pour ce qui est de l’accès aux quais, passer inaperçu devant la guérite est un jeu d’enfant.

  Vous voici enfin installé. Il était d’ailleurs temps : l’horloge suspendue glisse lentement dans le cadre de la fenêtre, disparaît ; les piliers, un à un, se succèdent et peut-être même un mouchoir, agité à bout de bras, ondoie-t-il un instant dans le défilement de ces visages que l’éloignement confond de plus en plus.

  Une soudaine luminosité dans le compartiment signale que le convoi vient de quitter la gare et roule maintenant sur une voie dégagée de part et d’autre. Le spectacle de la fenêtre a cessé de vous attirer et vous savourez ce rythme naissant des roues dont l’accélération progressive donne l’impression d’une aisance, d’une liberté inconcevables quelques minutes auparavant.

  Puis l’attention accordée au départ brusquement cesse. Chacun s’établit dans le voyage, prend ses dispositions mentales ou matérielles : on ôte les vêtements du dehors – manteaux ou imperméables -, on les plie dans les filets ; on sort la revue ou le livre qui doit vous faire passer le temps ; on se rassied et, d’un regard dont on s’attache à dissimuler l’indiscrétion, on fait l’investigation de son compartiment, chacun jaugeant l’autre sur son bagage, sa tenue ou sa mine. Enfin l’on se plonge en soi, chacun pour soi, dans l’univers éphémère que l’on s’est préparé à cet effet.

  Si vous aviez voyagé de nuit, on aurait déjà allumé les lampes, réduisant le paysage à quelques lumières fugitives : celles des derniers boulevards de la ville, des réverbères solitaires des zones industrielles et, parfois, dans la pénombre maintenant totale, le surgissement strident d’une maison garde-barrière ou la lointaine progression d’une fenêtre perdue encore éclairée, vite oubliée dans la musique scandée du train. Vos compagnons (peut-on véritablement employer ce terme ?) l’un après l’autre auraient replié leur journal pour chercher dans le creux de la banquette la position la plus favorable au sommeil, et le moment serait venu où, décemment, il vous aurait fallu tout de même vous lever pour éteindre la lumière et mettre la veilleuse, à moins qu’on ne vous l’ait demandé avant.

  Mais de jour tout est différent. Le soleil traverse le compartiment de part en part ; la campagne, à droite et à gauche, déploie ses courbes et pivote insensiblement autour de vous. Vous vous laissez emporter par ce glissement (n’est-ce pas déjà un premier résultat ?) tandis que vos compagnons, après le bref désarroi du départ, ont réintégré aussitôt la coquille de leur vie, voyageant sédentairement en quelque sorte, avec leurs habitudes et leurs lectures.

  Quant à vous… mais cela importe-t-il vraiment ? Ne suffit-il pas de dire que vous avez fait ce voyage comme personne d’autre ne l’aurait fait ? Parce que contrairement à ces gens qui allaient quelque part, qui n’étaient qu’en déplacement, vous, vous alliez ailleurs, vous seul étiez parti ?

  Lorsque vous avez atteint la gare terminale, le compartiment s’était totalement vidé. On ne pouvait rêver mieux. Le soleil n’était déjà plus tout à fait au zénith et il vous plut de penser que votre parcours en avait suivi la marche vers l’ouest, aussi modestement que ce soit, que vous l’aviez accompagné dans sa déclinaison, tournant en sens contraire du monde. L’après-midi était à peine entamée et, des vitres du train qui semblait ne devoir jamais s’immobiliser complètement, vous pouviez observer le trafic silencieux d’une petite ville de province à cette heure, jusqu’au moment où le bâtiment de la gare vint vous le masquer : c’était l’arrêt.

 

  Sans hâte vous avez sauté sur le quai. Et puisque la qualité de l’air était si douce, pourquoi ne pas la savourer pleinement ? Soudain tous les bruits de la ville vous étaient rendus, couverts par cette voix si particulière des haut-parleurs de gare annonçant l’évidence : « l’express de… vient d’entrer en gare… tous les voyageurs descendent de voiture… correspondance pour… » Puis ce fut le piétinement de tous ces pas sous la voûte de béton du passage souterrain.

  Vous alliez, vous, sans vous presser et tout cela vous l’avez apprécié comme on devrait le faire. Ce n’était d’ailleurs qu’une étape ; il fallait encore traverser une partie de la ville à pied, prendre un car. Vous êtes donc sorti, un peu désorienté – la luminosité de cette place entourée de voitures, votre solitude -, puis vous vous êtes dirigé vers le centre-ville. Vous avez longé la barrière de ciment blanc délavé qui sépare les voies du parking ; mieux valait tout de même éviter les trottoirs encombrés d’une sortie de gare ! Vous marchiez avec plaisir. Cette ville, vous la connaissiez ; elle avait pour vous le charme de l’enfance, et même quelque chose de plus.

  Ici les maisons étaient basses, relativement basses je veux dire. L’air paraissait circuler plus librement que dans la grande ville (ou était-ce la proximité de la mer qui produisait cette impression, une impression en tout cas bien réelle et qui aurait suffit à elle seule à justifier votre voyage ?). Ici vous aviez des amis ; vraisemblablement seraient-ils heureux de vous accueillir, de bavarder, d’échanger quelques nouvelles. Mais vous vous êtes faufilé jusqu’à la gare routière sans un regret, sans un arrêt qui pût laisser s’immiscer en vous le moindre sentiment de nostalgie, sans un regard en arrière…

  En réalité vous aviez fort à faire et les préoccupations de l’instant excluaient tout écart d’attention. La foule qui encombrait le large trottoir de l’avenue semblait ici délibérément hostile. Ailleurs, on ne vous remarquait pas, on vous aurait écrasé par mégarde, sans plus, il vous suffisait d’une simple vigilance de routine. On aurait marché sur vous ici ; des regards croisaient le vôtre sans que le piétinement se détourne, il fallait sans cesse esquiver. Peut-être ne s’agit-il que d’une interprétation, peut-être est-elle exagérée et l’indifférence à votre égard était-elle la même ici et là ? Peut-être non. Vous n’avez pas cherché à élucider ce comportement, tout à la difficulté de votre dangereuse progression.

  A l’arrêt du car, ce fut bien pis encore, et cela tient sans doute – du moins peut-on l’espérer – aux structures spatiales fondamentalement différentes qui distinguent ces deux modes de transport en commun, l’autocar et le chemin de fer. Pourquoi prend-on l’autocar ? Pour accomplir un trajet relativement court et fréquent ; on ne s’y prépare pas comme à un voyage en chemin de fer ; on y garde l’impatience des occupations quotidiennes. Ajoutons à cela l’étroitesse du véhicule lui-même, son unique porte d’accès, l’absence de véritable lieu spécifique de départ et d’arrivée (tout se passe dans le mouvement même de la rue) et nous pourrons mieux comprendre le climat de bousculade et de chacun pour soi qui caractérise ces sortes d’embarquements plus ou moins improvisés.

  Cette fois-ci vous n’avez même pas réussi à accéder aux banquettes, ayant jugé rapidement qu’il n’était pas raisonnable d’en faire la tentative. A peine hissé à bord, vous avez trouvé place là où vous étiez, tout à l’avant, sur le plancher, contre le capot du moteur. Vous avez attendu que tout le monde soit monté et que la porte pneumatique se referme pour vous étaler tant bien que mal. Ce ne sont pas tant le bruit et les vibrations qui vous ont paru pénibles – les moteurs d’un modèle récent sont à peu près correctement insonorisés – que la poussière et la saleté du revêtement de sol. Rien à voir avec les autobus que vous aviez parfois connus, luxueusement moquettés, qui présentaient, où qu’on parvienne à se glisser, la garantie d’un confort acceptable ! Mais, après tout, vous aviez choisi cela en connaissance de cause et le parcours ne devait pas prendre des proportions insupportables. L’intérêt de votre situation tenait dans le fait qu’à chaque arrêt vous pouviez bénéficier du frais courant d’air des portes ouvertes et que, dans votre encoignure, vous restiez à l’écart des allées et venues montantes et descendantes.

 

  Le paysage, pour vous, fut restreint aux étages supérieurs de quelques immeubles de la ville, au passage intermittent de frondaisons ensoleillées et à une bande de ciel bleu étroite, rehaussée ça et là de maigres traînées de nuages blancs.

  Il y avait longtemps maintenant que rien n’était venu perturber le champ de votre rêverie (ou le demi hébétement du voyage vous avait-il fait perdre tout sentiment de la durée ?) ; les arbres mêmes n’apparaissaient plus qu’à des intervalles de plus en plus longs et irréguliers ; et le roulis accentué de l’autocar suffisait à vous indiquer qu’on avait abandonné le macadam de la grande route pour une voie secondaire au revêtement onduleux et bombé. Vous compreniez bien, du fond de votre somnolence, ce que cela signifiait mais vous prolongiez volontairement la parenthèse délicieuse du parcours, espace et temps confondus dans le ronflement étouffé du moteur. L’arrivée, vous aviez décidé de n’en prendre conscience qu’au moment de l’arrêt, brutale chute du rythme berceur, lorsque les voyageurs pressés aux portes – piétinement poussiéreux, raclement des chaussures sur le plancher sonore – feraient au travers des vitres des signes de la main à ceux qui les attendaient dehors, lorsque les conversations, elles aussi assoupies par le trajet, reprendraient de plus belle, haussées d’un ton, sur le trottoir.

  Ce moment-là vint aussi, semblable à ce que vous aviez prévu. Le dernier, vous êtes descendu tandis que le chauffeur sur son siège vérifiait le montant de sa caisse dans sa sacoche de cuir. Vous avez regardé autour de vous : vous étiez déjà seul.

  L’arrêt des cars, buvette-épicerie isolée au bord de la route, ne vous retint pas. Parmi les maisons blanches dispersées dans la campagne alentour aucune ne se préparait à votre venue. Vous avez pris la route qui s’offrait devant vous sans demander votre chemin, tout à la jouissance d’infimes souffles d’air silencieux et de la splendide lumière du soleil déclinant…

 

  Déjà le soir. C’est ce que vous auriez pu penser si vous ne vous étiez étonné que ce fût seulement le soir du même jour et que cet itinéraire compliqué, qui rejetait dans une lointaine dimension de la mémoire le matin de votre départ, eût pu s’accomplir dans le déroulement d’une seule journée, pour bien d’autres ordinaire.

  Il ne vous restait plus qu’à marcher puisque c’était bien cela que vous étiez venu chercher. Sur une brusque inspiration, vous avez traversé la route et pris le chemin sur la lande. Aussi douces fussent-elles, les ondulations du terrain vous masquaient encore la mer car c’est à peine si votre regard portait au-delà des basses bordures fleuries du sentier. Mais vous saviez qu’au bord de la falaise, enfin, vous découvririez le spectacle ; et cela ne vous importunait plus de n’avoir pas d’horizon. Dans ce paysage désert vous cessiez de vous sentir perdu bien que la solitude y fût encore plus aiguë que dans la grande ville ; mais elle se colorait d’une douce amertume car elle avait été choisie et vous la savouriez jusque dans les crottes sèches de lapins parsemées dans l’herbe jaunie, jusque dans cette mousse rêche qui picotait vos chaussures depuis que vous aviez quitté l’étroit sentier de terre.

  A qui serait venue l’idée de vous suivre dans une promenade qui n’aurait d’autre terme que le bout abrupt de la Terre où il faudrait nécessairement revenir sur ses pas ?

  Et puis soudain, pressentie déjà dans de subtiles modifications vibratoires de l’air ambiant, l’énorme cassure s’est ouverte devant vous. Vous avez pris conscience de l’altitude et de l’espace. Vous avez escaladé encore une extrême pointe de roche dont la face abritée des vents recelait l’ultime végétation de lichens verts et dorés dans le soleil couchant. Vous vous êtes redressé et avez regardé : la mer, tout en bas, était plate et miroitait lentement.

 

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© Georges-André Quiniou. Ce texte a fait l'objet d'un dépôt à la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD). Toute reproduction intégrale ou partielle sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal et l’article L 122-4. du Code de la Propriété Intellectuelle. Droits d'auteur enregistrés auprès de CopyrightDepot.com sous le numéro 44939.