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Le tailleur noir

  Elle lui parlait depuis la cuisine ; mais comme elle faisait en même temps couler de l'eau il ne comprenait rien de ce qu'elle disait. Alors elle se mit à crier, appuyant chaque syllabe avec insistance : « Je te de-man-de-ce-que-tu-fais ! » Il répondit qu'il cherchait quelque chose dans l'armoire. « Quoi ? » fit-elle. Haussant la voix à son tour il répéta qu'il cherchait quelque chose. Il l'entendit fermer le robinet, vider l'eau du bac où trempait la salade. « Ça, tu viens de me le dire ! Je te demande quoi ? Tu cherches quoi?» Bien que ce ne soit plus nécessaire, elle parlait toujours aussi fort. Béryl avait toujours l'air excédé lorsqu'elle rentrait de son travail. Mais il n'y était pour rien, lui ; ce soir il avait même proposé de laver la salade, c'est elle qui n'avait pas voulu ; lorsqu'elle rentrait, il fallait qu'elle s'active aussitôt, alors même que rien ne pressait, qu'ils avaient tout leur temps pour dîner. « Un truc que je ne trouve plus, répondit-il ; j'étais pourtant certain d'avoir rangé ça dans l'armoire !»

  — Évidemment un truc que tu ne trouves plus ! Si tu l'avais trouvé, j'imagine que tu ne chercherais pas ! »

  Elle se tenait à l'entrée du séjour, ceinte de ce grand tablier blanc qui lui venait de sa grand-mère et dont elle ne pouvait plus se passer pour faire la cuisine ; elle s'y essuyait les deux mains avec énergie. Il l'aimait bien dans ce vieux tablier qui recouvrait son jean jusqu'aux genoux ; cela lui évoquait toutes ces filles que l'on voit maintenant dans la rue avec une jupe légère ou un jupon de dentelle par-dessus leur pantalon et qui font penser à quelque vague beauté slave bien que cette mode, il ne l’ignorait pas, vînt surtout des pays du Moyen-Orient. Quand elle portait ce tablier-là, il la voyait un peu comme l'une de ces filles : une Béryl très jeune encore, beaucoup plus jeune que maintenant, toute aguichante et disponible.

  Elle s'approcha de la table où il avait empilé plusieurs des cartons à chaussures qui leur servent de rangement dans l'armoire.

  « Si tu me disais ce que tu cherches, peut-être que je pourrais t'aider…

  — Mais non ! Tu ne sais même pas où je l'ai mis…

  — Ah bon, parce que tu le sais, toi ?»

  Elle commença à prendre les boîtes une par une pour en soulever le couvercle.  Il lui fit remarquer que cela ne servait à rien puisque, dans toutes celles-là, il avait déjà regardé.

  «Tu ne vas quand même pas toutes les sortir ! répliqua-t-elle, piquée au vif. On mange dans dix minutes…»

  Il promit que dans dix minutes, dix minutes pile, il aurait tout rangé. Elle fit demi-tour sans ajouter un mot. Entre les pans du grand tablier blanc, tandis qu'elle s'éloignait dans le couloir, il regarda rouler sa croupe moulée par le tissu serré du jean jusqu’à ce qu’elle disparaisse par la porte de la cuisine. Il avait toujours trouvé que Béryl avait un corps parfait, un corps de statue grecque, se dit-il.

 

  Ils étaient allés se coucher presque tout se suite, après le repas ; demain ils se levaient à cinq heures. Ils se levaient tous les matins à cinq heures à cause du travail de Béryl ; pas vraiment du fait de son travail d’ailleurs – puisqu'elle ne commençait jamais qu'à huit heures, comme lui – mais à cause des transports et parce qu'elle prétendait avoir besoin d'au moins une heure pour se préparer tranquillement. Elle avait ouvert son livre et s'était adossée confortablement à son oreiller. Du coup, il avait pris le sien aussi. Comme ils se couchaient en général de bonne heure, ils lisaient souvent assez longtemps avant de s'endormir.

  La chambre était plutôt exiguë dans cet appartement, comme dans beaucoup de logements récents. Une fois qu'on y avait casé un lit et les deux tables de chevet, sur lesquelles étaient allumées leurs lampes, il ne restait pratiquement plus de place pour d'autres meubles : deux chaises – chacun la sienne – pour poser leurs vêtements et c'est tout. C'est sans doute la raison pour laquelle la plupart des gens préfèrent laisser les murs en blanc, pour que cela paraisse plus grand et plus lumineux ; faute d'espace on recherche la lumière. Heureusement qu'il y avait cette grande penderie intégrée dans le mur face au lit, avec ses portes en miroirs coulissants du sol au plafond ; cela aussi ça donnait de l'espace. Quand ils lisaient au lit, comme ce soir, ils pouvaient se voir tous les deux, adossés à leurs oreillers, dans le mur d'en face ; ils se voyaient tels que pourrait les surprendre quelque intrus pénétrant dans leur chambre à cet instant précis : un jeune couple lisant sagement au lit devant un mur blanc sur lequel les abat-jour d'aluminium de leurs lampes dessinaient deux cônes renversés d'une lumière éclatante, telles deux torches symétriques au design minimaliste, étrangement froides et figées de chaque côté du lit. Les seuls accents colorés susceptibles de retenir l'attention de ce visiteur improbable seraient la chevelure blonde de Béryl, qu'elle avait dénouée sur ses épaules, et la touffe noire de ses cheveux à lui ; sinon, même la housse de leur couette et les taies d’oreillers, d'un beige très pâle, plutôt blanc cassé, n’étaient pas vraiment des couleurs ; leurs pyjamas aussi étaient de coton blanc.

  Dans le miroir, Béryl venait de poser son livre sur ses genoux ; elle s'était tournée vers lui et allait se mettre à parler. Sacha leva légèrement son propre livre pour ne plus la voir.

  « Ce que tu cherchais, finalement, tu l'as trouvé ?

  — Non » répondit-il simplement.

  Il feignait d’être trop accaparé pour sa lecture pour être en ce moment dérangé, tout à fait conscient de la dureté de cette réponse laconique et de la déception de Béryl qu'il venait ainsi de rabrouer. Pas une seule fois, durant tout le repas, elle ne s'était inquiétée de savoir ce qu'il cherchait et s'il l'avait finalement trouvé. Leurs repas, il est vrai, se passaient généralement devant la télé. Leur cuisine était tellement étroite qu'ils devaient dîner dans le séjour et c'était là que se trouvait le poste. Comme ils dînaient au moment du Journal de 20 heures, il était normal de l'allumer. Bien sûr rien ne les empêcherait de l'éteindre après les infos mais ils avaient déjà pratiquement terminé et il est toujours difficile d'éteindre un poste de télévision une fois qu'il a été allumé. Ils regardaient donc aussi la Pub, après le Journal, puis la météo et la présentation des programmes de la soirée, quelquefois le début d'une série ou d'un film, en mangeant leur yaourt ou une pomme. S'il s'y laissaient prendre (ils allaient alors s'installer sur le canapé et elle allumait une cigarette), Béryl était encore de plus mauvaise humeur une fois l'émission terminée : elle ne disposait plus que de six heures de sommeil, et six heures déjà gâchées, prétendait-elle, par l'idée qu'il faudrait se lever si tôt demain. Mais il n'y était pour rien, lui. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était se lever en même temps qu'elle, bien qu'il ne doive partir qu'à sept heures et demie, afin qu'ils prennent au moins leur petit déjeuner ensemble puisqu'ils ne se verraient plus de la journée.

  Par-dessus le bord de son livre, il s’aperçut qu'elle continuait de le regarder. Elle dit soudain:

  « Je le savais que ça n'était pas dans l'armoire. »

  Il baissa un peu le livre pour s'adresser au profil de Béryl, là-bas, dans la penderie.

  « Je me demande bien comment tu pouvais le savoir…»

  Elle détourna le regard de lui pour chercher ses yeux dans le miroir.

  « Parce que je sais tout ce qu'il y a dans cette armoire, tout simplement. Quoi que tu puisses chercher, je savais d'avance que ça n'y était pas.

  — Tu ne sais même pas ce que je cherche…

  — D'accord, mais je te dis que de toute façon ça ne pouvait pas y être. »

  Ils s'observaient tous les deux dans le miroir, chacun son livre à plat sur les genoux. Sur le mur blanc, de part et d'autre du lit, les deux cônes de lumière de leurs lampes, sentinelles impassibles, semblaient monter la garde autour de ce silence qui venait de s’instaurer. Ni l'un ni l'autre n'avait plus l'intention d'ajouter quoi que ce soit ; ou alors ne trouvait plus quoi dire ; il n’y avait peut-être d’ailleurs rien à dire. Ce fut Béryl qui reprit sa lecture la première : il vit disparaître son visage derrière le livre ouvert d'où débordaient encore ses cheveux. Une tête au visage masqué, comme ceux que l'on estompe par un flou dans certains reportages pour préserver l'anonymat de témoins à risque. Sacha se voyait dans le miroir, assis à côté d'elle dans ce grand lit blanc, et il se mit à doucement sourire parce qu'ils portaient le même pyjama. C’étaient des pyjamas de coton blanc ras du cou, avec un ourson bleu brodé sur la poitrine, qu’ils avaient achetés la semaine dernière au Monoprix en allant faire leurs courses ; elle portait le modèle «femme», avec des manches courtes, tandis que le sien était un modèle «homme», à manches longues. Pourquoi faudrait-il que ce soit les femmes qui aient les bras nus, se demanda-t-il, seraient-elles donc moins frileuses que nous ? Les bras nus de Béryl lui paraissaient glacés, lui donnaient froid, il avait froid pour elle ; il s’enfonça un peu plus dans son oreiller en se félicitant du confort de ses manches longues.

  Autrefois, il n'y a pas si longtemps, il aurait effleuré ces bras-là d'une caresse, aurait doucement attiré à lui Béryl qui se serait blottie contre sa poitrine. Elle le repoussait le plus souvent à présent lorsqu'il tentait de telles manœuvres d’approche. Elle avait envie de lire tranquillement, disait-elle, ou était trop fatiguée ; et il préférait renoncer d'avance à toute initiative, à moins qu'elle en eût manifesté auparavant le désir. Mais ces soirs-là – quand elle en avait manifesté le désir – ils s'installaient dans leur lit de manière complètement différente, faisant seulement semblant de lire, et Béryl, ces soirs-là, ne cessait de lui lancer des coups d’oeil à la dérobée dans la glace, par-dessus son livre, il savait bien qu'elle ne lisait pas vraiment. Pour faire durer le plaisir, l'exciter encore davantage, il feignait de ne pas comprendre, de prétendre lire sérieusement, lui ; jusqu'au moment où, n’y tenant plus, elle balançait le livre au pied du lit afin qu'il s'occupe un peu d'elle. Il posait alors aussi le sien sur la couette et tous deux se toisaient un long moment dans le miroir, tâchant de réprimer leurs sourires. Ils ne se regardaient pas du tout comme ils s’étaient regardés aujourd'hui. Puis c’est elle qui éteignait sa lampe la première ; lorsqu'elle éteignait sa lampe, c'était le signal.

  Il tira un peu plus sur ses manches avant de reprendre sa lecture ; il avait davantage l'impression d'avoir chaud. Il pourrait lire longtemps, ce soir, car il ne se sentait pas du tout fatigué. Elle, elle n’allait certainement pas tarder à éteindre après la journée qu'elle avait eue. Il aimait lire ainsi, tard dans la nuit, avec Béryl endormie auprès de lui.

 

  Il n’y avait plus que les quatre marches du hall à descendre avant de se trouver dans la rue ; là tout irait mieux. Tant qu'elle était dans l'ascenseur, c'était encore pénible ; c'était pénible depuis son réveil. Un petit déjeuner à cinq heures et demie du matin, après le choc de la douche au sortir du lit, n'a rien pour vous faire voir le monde sous un jour favorable. Sacha, comme d'habitude, avait pourtant tout préparé tandis qu'elle était dans la salle de bains : café brûlant, croissants chauds décongelés au micro-onde. Malgré cela, elle n'avait pas réussi à lui adresser un seul mot en avalant son petit déjeuner, tout juste cet «au revoir» pressé suivi de l’habituel baiser du bout des lèvres au moment d'ouvrir la porte de l’appartement. Et cela ne s'arrangeait jamais tant qu'elle était dans l'ascenseur, bien qu'il n'y ait plus la présence de Sacha qui faisait tant d'efforts. L'ascenseur l'emportait dans une longue descente solitaire où sa volonté ne semblait prendre aucune part, comme si son corps agissait contre son gré, dédoublé de son esprit. Bien sûr que c’était elle qui avait appuyé sur le bouton du rez-de-chaussée mais c'était comme si une autre l'avait fait à sa place. Ce n'est qu'après avoir poussé la porte vitrée du hall et descendu l’escalier jusqu'au trottoir qu'elle commençait à se sentir un peu mieux.

  Béryl avait descendu les quatre marches et s’arrêta un instant sur le trottoir. La douce fraîcheur de la nuit lui donnait le sentiment de respirer. On ne percevait encore de la ville que la rumeur nocturne d'une activité suspendue. C’était cela qu'elle aimait : ce calme, cette fraîcheur revigorante qui lui faisait prendre plaisir, comme tous les matins, à marcher vers la station du métro.

  Ce n’était pourtant qu'un calme trompeur, lié à la tranquillité des petites rues retirées de son quartier. Arrivée sur l’avenue d’Italie, elle n’était déjà plus seule, moins seule encore à descendre précipitamment les degrés de ciment gris, constellés de ces minuscules paillettes qu'on ne voit nulle part ailleurs que dans les escaliers du métro. Le souffle du labyrinthe fit voler ses cheveux, lui découvrant les oreilles, tandis qu'elle sautait de marche en marche au rythme d'une vie retrouvée. Et sur le quai, lorsque la rame surgit des profondeurs de son tunnel, ils étaient une petite foule déjà à se presser à l'ouverture des portes. Chuintement des portes qui se ferment ; long mugissement du départ qui vous déporte en arrière. Béryl assura son équilibre en prenant appui au dossier d’une banquette. Il y avait par chance une place assise. Elle se sentit mieux ; sa journée venait enfin de commencer ; il n’y avait plus qu'à se laisser aller jusqu'au soir.

  Elle attendrait la station suivante pour sortir le livre de son sac. Elle n'avait presque rien lu hier avant de s'endormir ; c'était surtout dans le métro qu'elle trouvait le temps de lire ; et c'était toujours le même livre, que ce soit à la maison ou pendant les trajets ; lorsqu'elle en avait terminé un, elle en prenait un nouveau mais n'avait jamais deux livres en cours en même temps ; cela assurait une sorte de continuité cotonneuse à sa vie dont les deux parties se trouvaient ainsi baignées dans un même univers romanesque au point qu'elle ne  savait plus très bien, parfois, si elle était encore dans son lit ou bien bercée par le roulis du wagon ; même Sacha, par moments, lui paraissait moins réel que les personnages qui l'accompagnaient ainsi jour et nuit ; il lui semblait vivre davantage avec eux qu'avec lui.

  Calant le sac plus serré sous son bras, elle se mit à lire. Elle reprenait toujours sa lecture un paragraphe avant l’endroit où elle l’avait interrompue la veille. Même lorsqu’elle entamait un nouveau chapitre, elle relisait toujours la fin du précédent ; elle n’avait jamais lu autrement ; elle avait besoin de ce raccord entre les différentes parties de sa vie. Les arrêts de la rame, les départs, très vite elle ne les perçut plus que comme cette force confuse — en arrière, en avant — à quoi s’abandonnait à intervalles réguliers l’inertie de son corps. Elle ne levait pas les yeux pour vérifier le nom des stations. Quelque chose l’avertirait lorsqu’on serait à Châtelet et qu’il faudrait descendre, une sorte d’horloge interne peut-être, quelque sens qui resterait éveillé en elle à son insu tel celui des chats que l’on croit endormis ; c’était ainsi tous les matins depuis des années ; elle pouvait s’abandonner sans crainte à sa lecture.

  Elle déplaça légèrement son genou droit que l’on venait de heurter, sans même lever les yeux sur le grand noir qui s’installait sur la banquette en face d’elle. Elle sentit deux jambes immenses s’étaler sans façon de part et d’autre des siennes et ramena discrètement les pieds sous son siège. En tournant une page, elle prit soudain conscience que le wagon était bondé : debout presque contre son coude, quelqu’un venait de s’appuyer au dossier de son siège ; elle percevait la chaleur d’une main à quelques centimètres de sa nuque mais l’autre ne semblait pas gêné pour autant ; il ne s’agissait que d’un long pardessus gris foncé sur lequel pendait un attaché-case de cuir noir. Béryl pencha davantage la tête sur son livre et reprit sa lecture.

  A Châtelet, on eut l’impression tout à coup que tout le monde voulait descendre en même temps, et autant de monde attendait sur le quai pour monter. Le livre refermé sur son index, pour marquer la page, elle suivit machinalement le mouvement vers la correspondance du RER ligne A. En sens inverse, sur la gauche du couloir, un flux semblable à celui dans lequel elle se trouvait prise martelait le ciment de son pas innombrable et précipité. Un fort courant d’air frais balayait toute cette transhumance souterraine, comme si parvenait jusque dans ces profondeurs l’atmosphère pure du petit matin ; mais elle savait que le courant d’air, dans ce couloir, serait toujours aussi frais ce soir au retour. Il y a comme cela certains couloirs du métro où les courants d’air — froids ou chauds, parfois presque fétides — n’ont en fait rien à voir avec les conditions de température extérieure.

  La foule qui l’entraînait vint engorger le quai déjà encombré du RER. Attentive au sac qu’elle serrait sous son bras, elle joua des coudes pour approcher au plus près de la voie. Autant qu’elle ait le train de 7 heures 08 ; si elle prenait le suivant, elle ne serait à Cergy-le-haut qu’à 8 heures passées et là-bas, elle avait encore presque 10 minutes de marche à pied. Il faudrait se lever au moins un quart d’heure plus tôt si elle voulait disposer d’une bonne marge de sécurité ; il suffit de rater une correspondance pour se retrouver en retard lorsqu’on calcule trop juste. Elle avait suggéré cela elle ne savait combien de fois à Sacha que, pour être tranquille, il faudrait qu’elle se lève à 5 heures moins le quart ; il ne l’avait jamais vraiment prise au sérieux ; il avait l’air de considérer cela comme une sorte d’idée fixe, une manifestation presque pathologique de son angoisse d’être en retard, de sa peur d’être prise en défaut au bureau. « Et même si tu arrivais cinq minutes en retard, objectait-il pour la rassurer, cinq minutes une fois de temps en temps, quelle importance ? Tu crois vraiment qu’on pourrait te le reprocher ? Avec tout le boulot que tu abats, les demi-heures ou les heures en rab que tu fais un jour sur deux après la fermeture ? » Du coup elle n’avait jamais osé mettre le réveil à sonner avant cinq heures et comme il était hors de question de rogner sur le temps de sa toilette ou du petit déjeuner, elle se retrouvait presque tous les jours dans la même situation qu’aujourd’hui : un quai bondé et une chance sur deux de rater le bon RER.

  Cette fois-ci pourtant elle parvint, en se faufilant dans la cohue, à atteindre le bord du quai juste au moment où le train entrait en gare. Fouettée par le déplacement d’air, elle vit défiler une traînée de visages indistincts à moins d’un mètre du sien. Puis ce fut l’arrêt, la presse ; dans son dos une irrésistible poussée la propulsa péniblement contre tous ceux qui s’entassaient déjà dans le wagon. Il y eut les trois ou quatre tentatives des portes qui se ferment, se rouvrent, se referment à demi, se rouvrent avant de définitivement scinder, telle une énorme cisaille hésitante, la masse des passagers entre les élus, parvenus à se tasser à l’intérieur, et les laissés pour compte qui resteraient sur le quai.

  Il n’était jamais possible de se remettre à lire dans le RER, à Châtelet. La seule personne qui parvenait à lire, autour d’elle, c’était ce gros type en veste de daim qui appuyait tranquillement son journal sur le dos de son voisin ; mais il avait pratiquement le nez dessus et ne pourrait certainement pas tourner la page. Ce serait comme cela jusqu’à La Défense, où pas mal de monde descendrait ; on y serait dans dix minutes, il fallait en prendre son parti. Béryl tenait pressé contre sa poitrine son livre qui lui écrasait les seins ; elle y avait laissé son index, pour marquer la page ; il y était tellement serré que ça lui faisait presque mal.

 

  Sacha avait repoussé la porte de l’appartement. Il était retourné dans la cuisine. Cette soudaine impression de silence et de vide, il l’éprouvait chaque matin. Béryl était partie. Il n’y avait plus que son bol bleu sur la table, avec un fond de café refroidi. Deux ou trois taches et quelques miettes éparses autour du beurrier et du pot de confiture souillaient la surface de mélaminé blanc. Ce spectacle lui procura un étrange sentiment de sérénité. Il se sentait libre à présent, libre de gérer son temps à sa guise jusqu’au moment de son propre départ. Il se retrouvait enfin lui-même dans sa solitude, avec cette conscience aiguë, tout à coup, de la loi obscure qui veut que nous nous en allions tous d’une manière ou d’une autre, à un moment ou un autre, chacun à son tour.

  Il s’était rassis face au bol vide de Béryl, serrant le sien entre ses deux paumes, les coudes appuyés devant lui, pour tranquillement terminer son café. Il contemplait par la fenêtre l’arrière des immeubles d’en face, de sombres formes géométriques découpées sur un ciel à peine éclairci. Quelques fenêtres semblables à la sienne étaient déjà allumées çà et là : les cuisines où, comme lui, des inconnus familiers se préparaient tôt à partir au travail. Il imaginait l’intimité de leurs tables éclairées dans la nuit, au cœur de la ville endormie. En peignoir ou déjà habillées, affairées à des préparatifs dont il ne pouvait rien distinguer, des silhouettes se déplaçaient là-bas derrière les vitres, chacune selon son rythme et ses habitudes, ses rituels matinaux. Sans doute pouvaient-elles l’apercevoir lui aussi, attablé dans sa propre cuisine, qui portait maintenant le bol à ses lèvres pour terminer son café. Combien de fenêtres pourrait-on dénombrer, à cette heure-ci, éclairées à l’arrière de son immeuble à lui ?

  Il se leva pour descendre le store ; l’idée qu’il puisse être lui-même visible pour les autres comme ils l’étaient pour lui, cette idée qui venait de l’effleurer, lui procurait un ridicule sentiment de malaise. Il en profita pour empiler son bol sur celui de Béryl et les ranger dans le lave-vaisselle. Il donna un rapide coup d’éponge sur le plateau blanc de la table. Il ne disposait plus que d’une demi-heure pour se doucher, se raser, s’habiller ; mais cela lui suffisait amplement. En passant dans la chambre il tapota légèrement les deux oreillers, secoua deux ou trois fois la couette pour l’aérer avant de fermer le lit. Puis il partit se préparer.

 

  L’éclairage des réverbères avait déjà bien pâli lorsqu’il se retrouva dans la rue ; le ciel s’était éclairci. Il pressa le pas sur le trottoir encore sombre pour gagner le coin de l’avenue. Éric le prenait à 7 heures 45 pile ; il ne voulait pas le faire attendre. Éric était la ponctualité même ; craignant toujours quelque encombrement de la circulation il avait pris l’habitude de se réserver une marge de sécurité telle qu’il était la plupart du temps en avance. Sacha ne voulait pas le faire attendre. Mais non, la Twingo blanche n’était pas encore là, juste après l’arrêt du bus. Il put enfin ralentir l’allure pour aller se poster tranquillement quelques mètres au-delà de l’abri sous lequel une dizaine de personnes attendaient le 47 au bord du trottoir. Dans l’air vif du petit matin une diffuse clarté grisâtre, au-dessus des immeubles, gagnait de minute en minute sur la profondeur de la nuit. Bientôt, dans deux ou trois semaines peut-être, il ferait complètement jour lorsqu’il attendrait Éric. Et ensuite ce serait les vacances ; ils iraient en Corse cette année, Béryl avait déjà réservé.

  Comme deux ou trois impatients se penchaient pour guetter le 47, il mit un pied lui aussi dans le caniveau au cas où il apercevrait la voiture d’Éric dans le haut de l’avenue. C’est le mufle du 47, toutes vitres éclairées, qu’il vit descendre et lui foncer dessus, ce qui l’obligea à remonter prestement sur le trottoir. Les portes s’ouvrirent ; tout le monde se pressa aussitôt vers l’avant pour monter et il fut bientôt seul à attendre. Alors que le bus repartait il se rendit compte qu’il n’avait même pas vu que la Twingo blanche était juste derrière.

  Occupé à caser son sac sur ses genoux tout en fixant sa ceinture, il ne lança qu’un bref salut à Éric qui redémarrait en s’excusant :

  « Désolé pour le retard, je ne sais pas pourquoi mais ça ne roulait pas du tout aujourd’hui.

— Pas de problème : je viens seulement d’arriver.

— N’empêche que c’est moi qui suis en retard pour une fois… »

Ils se tournèrent l’un vers l’autre en souriant. Ils avaient à peu près le même dialogue tous les jours mais les rôles cette fois-ci étaient inversés, d’habitude c’était à Sacha de s’excuser. Éric avait déboîté derrière une Renault Vel Satis noire et ils restèrent un long moment sans parler, absorbés par le flot continu qui les emportait comme si leur conscience d’individus particuliers s’y trouvait diluée. Au carrefour suivant le feu était rouge ; Éric s’arrêta ; il regardait droit devant, les deux mains sur le volant, le profil baigné dans la lueur rouge des puissants feux de stop de la Vel Satis.

« Béryl, ça va ?

Sacha fixait lui aussi les feux de la voiture qui les précédait.

— Comme d’habitude : crevée par son boulot ; c’est pas toujours facile…

— Pas facile… pour vous deux, tu veux dire ?

— Pour elle et pour nous, l’un ne va pas sans l’autre. »

On redémarrait ; Éric passa la seconde.

« Je vois… Toujours la même chose, autrement dit ? »

A la Porte d’Italie, Éric mit son clignotant et vira d’un coup sur la gauche, vers le boulevard Masséna. Sacha se retourna sur son siège ; il vit s’éloigner derrière eux le boulevard Kellerman que normalement ils auraient dû prendre, qu’ils prenaient tous les matins depuis près de cinq ans qu’ils allaient au boulot ensemble ; arrivé Porte d’Italie Éric tournait toujours à droite, sur le boulevard Kellerman, pour longer ensuite le Parc Montsouris ; c’était le meilleur itinéraire pour se rendre à l’Agence, ils avaient tout essayé. Sacha se remit droit sur son siège.

« Mais qu’est-ce que tu fais là ? On prend la direction opposée !

— J’ai suivi la voiture qui était devant… »

A moins de deux mètres devant eux, il y avait toujours les feux arrière de cette énorme Vel Satis noire qui les précédait depuis le milieu de l’avenue d’Italie. Elle avait des vitres teintées, remarqua Sacha, on ne voyait rien à l’intérieur. Maintenant qu’elle avait pris de la vitesse sur ce boulevard à sens unique où la circulation était plus fluide, Éric accélérait pour lui coller au pare-choc.

« Tu l’as suivie ? Mais… pourquoi ? Qu’est-ce qu’il t’a pris ?

— Je n’en sais rien… Je l’ai suivie comme ça, machinalement. »

Il n’avait pas l’air perturbé pour autant. Il n’est vraiment pas bien réveillé Éric, ce matin, pensa Sacha ; se laisser obnubiler à ce point là par les feux rouges d’une voiture qu’on suit depuis dix minutes… Si ça se trouve il dort encore au volant.

« Bon, mais alors t’a qu’à faire demi tour ! On va où comme ça ?

— Demi-tour, demi-tour… pour le moment, je ne vois pas trop comment : sur un boulevard à sens unique… Où veux-tu que je fasse demi-tour ? »

Éric avait raison ; ils étaient plutôt mal partis. On roulait assez vite à présent, dans un flux continu de voitures et sans la moindre rue adjacente par où s’échapper. Il leur faudrait attendre la Porte de Choisy pour espérer faire demi-tour. Il semblait maintenant à Sacha qu’il faisait complètement jour mais c’était parce qu’ils roulaient vers l’est et qu’il y avait cette large travée du boulevard ouverte devant eux, à perte de vue. Là-bas, presque à l’horizon, l’aurore s’était levée sur Paris ; il avait l’impression de partir, oublieux des soucis du travail et de leur retard à l’agence, vers il ne savait trop quoi, quelque chose de lumineux, en tout cas, et de neuf.

« En attendant, tu pourrais toujours téléphoner à Linda, reprit Éric. Tu lui dis que j’avais un peu de retard et qu’on a en plus un petit problème de circulation ; qu’elle prévienne le patron.

— Tu crois que ça vaut la peine ?

— Un autre jour, non ; mais aujourd’hui, avec cette fichue réunion… Je sais bien que ça ne commence jamais à l’heure pile, ces trucs-là, mais il serait tout de même plus correct de prévenir, tu sais comme il est. »

Sacha avait sorti le téléphone mobile de son sac et appelait déjà la secrétaire. Ça ne posait pas de problème. Elle se ficha seulement un peu de lui sans trop croire à l’histoire des embouteillages : qu’Éric n’ait pas été exact au rendez-vous, ça l’étonnait tout de même, le taquina-t-elle ; ce ne serait plutôt lui ?

« Qu’est-ce qu’elle dit ? s’inquiéta Éric.

— Mais je te jure que c’est vraiment un problème de circulation, insistait Sacha. Bon… D’accord… A tout de suite. » Il prit son temps pour remettre le mobile dans son sac avant de répondre à Éric :

« Elle se fout de nous. Elle pense que c’est moi qui ai loupé le rendez-vous… Hé ! Tu devrais prendre tout de suite la file de droite : on arrive Porte de Choisy, on pourra s’enfiler dans l’avenue. »

Devant eux la Vel Satis venait de mettre son clignotant et déboîtait. Éric en profita pour se glisser dans la file de droite à sa suite.

  « Je te ferai remarquer que, ce coup-ci, c’est toi qui me demandes de la suivre, fit-il.

— Je ne te demande pas de la suivre, je te demande de tourner avenue de Choisy.

— Ouais, mais comme par hasard elle tourne aussi… »

Ils s’étaient arrêtés au carrefour ; le feu était rouge. Le clignotant de la Twingo cliquetait discrètement dans l’habitacle, parfaitement en phase avec celui de la grosse Renault qu’ils voyaient s’allumer et s’éteindre à trente centimètres de leur capot. Dès que feu repassa au vert, elle s’engagea lentement à droite dans l’avenue.

« Tiens, tu vois ce que je disais ? constata Éric.

— Je vois quoi ? Qu’elle tourne comme nous avenue de Choisy ? C’est pas ça qui t’excuse de l’avoir suivie tout à l’heure au lieu d’aller directement à l’Agence, tout de même !

— Je ne sais pas à quoi j’ai pensé…

— Dis carrément que tu ne pensais pas ! Que tu avais branché le pilote automatique sur les feux de la bagnole de devant !

— Mais il n’avance pas, ce type ! Qu’est-ce qu’il fout ? »

L’impatience d’Éric avait quelque chose de forcé, comme s’il cherchait à reporter la responsabilité de leur retard sur le conducteur de la Vel Satis qui, effectivement, avait gardé son clignotant et roulait au pas, longeant la file de voitures en stationnement. Sacha, lui, gardait tout son calme : qu’ils aient une demi-heure ou trois-quarts d’heure de retard, maintenant qu’ils avaient prévenu, le laissait complètement indifférent.

« Il doit chercher une adresse, t’énerve pas, dit-il.

— Ben alors, bon sang, qu’il la trouve son adresse ! On ne peut même pas doubler ! »

Éric n’avait jamais supporté l’idée d’être en retard. Il devait d’autant plus enrager, cette fois-ci, qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Il collait impatiemment au pare-choc de la grosse Vel Satis comme s’il avait voulu la pousser, comme si cela pouvait l’inciter à reprendre de la vitesse. Mais celle-ci, au contraire, venait encore de ralentir ; ses feux de stop s’éclairèrent : elle s’arrêtait. Ils se trouvèrent coincés derrière elle. Éric se mit à tambouriner nerveusement sur le volant.

« Eh merde ! Il ne manquait plus que ça ! »

Là-haut, sur leur droite, les premiers rayons obliques du soleil doraient les étages supérieurs des immeubles. Sacha consulta sa montre : il était 8 heures 40 ; en mettant les choses au mieux ils ne seraient pas à la réunion avant 9 heures et quart. La portière passager de la Vel Satis s’ouvrit largement et deux longues jambes de femme pivotèrent sur le siège, restant ainsi en suspens, sans même toucher l’asphalte.

« Bon alors, elle descend ou elle descend pas celle-là ? s’impatienta Éric.

— Mais attends… Laisse-lui au moins le temps dire au revoir à son mec ! Si ça se trouve ils ne se reverront plus de la journée… »

Faire montre d’une telle compréhension ne fit qu’exaspérer l’agacement d’Éric.

« Dans ce cas-là on ne s’arrête pas au milieu de la chaussée, en bloquant tout le monde derrière ! Ah… tout de même ! soupira-t-il en voyant une jeune femme blonde en strict tailleur noir s’extirper enfin de la voiture et reclaquer la portière derrière elle. Mais allez, bon sang, redémarre ! Qu’est-ce qu’il attend ? »

Au moment où la Vel Satis mettait son clignotant pour se réinsérer lentement dans le flot de la circulation, Sacha poussa un cri :

« Arrête ! »

Éric, qui venait à peine d’embrayer, stoppa net.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— La fille, là… »

La jeune femme traversait le large trottoir pour se diriger vers l’entrée d’un immeuble.

« Eh ben quoi, la fille ?

— La fille qui vient de sortir de la voiture… j’ai l’impression que c’est Béryl…

— Elle a quelque chose, oui, fit distraitement Éric en embrayant à nouveau.

— Mais arrête, je te dis ! C’est Béryl ! »

Éric freina si brutalement qu’il y eut, derrière, deux coups de klaxon rageurs.

« T’es timbré ou quoi ? Qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse là à cette heure-ci ? »

Sacha ouvrit brusquement sa portière.

« Je descends ! Tâche de te garer quelque part, je reviens tout de suite.

— Non mais, tu sais quelle heure il est ? » tenta de protester Éric.

Mais Sacha courait déjà sur le trottoir vers l’immeuble où venait de s’engouffrer la jeune femme. Il faillit heurter la porte de verre qui se refermait automatiquement, lui renvoyant l’éclair de son propre reflet, mais eut le réflexe de repousser aussitôt le battant pour pénétrer à son tour dans le hall de marbre gris tout au fond duquel elle venait de disparaître sur la  gauche.

Au bout d’un long couloir lambrissé de bois sombre, éclairé çà et là par quelques appliques de verre, il la vit sonner à une imposante double porte qui s’ouvrit à la seconde même pour la laisser entrer, comme si quelqu’un l’avait attendue derrière. N’osant se mettre à courir sur le dallage de marbre trop sonore, il hâta le pas tant qu’il put et, sans hésiter, sonna à son tour. Une sorte de majordome entre deux âges, vêtu d’un austère complet anthracite avec nœud papillon, l’interrogea du regard par le battant entrebâillé.

« Je suis avec Madame » dit Sacha sans réfléchir.

L’homme s’effaça derrière le battant qui s’ouvrit largement.

La pièce était immense, meublée de nombreux fauteuils club de cuir groupés autour de plusieurs tables basses. Presque au fond la jeune femme s’asseyait en compagnie d’un homme d’une quarantaine d’années qui s’était levé pour l’accueillir. Elle croisa les jambes, tirant machinalement sur ses genoux la jupe étroite de son tailleur. Oui, c’étaient bien les jambes de Béryl, gainées dans l’un de ces très fins collants gris clair, aux reflets presque argentés, qu’elle portait le plus souvent même lorsqu’elle était en jeans. Lorsqu’elle releva la tête, après s’être installée sur son siège, ce ne fut que pour jeter sur Sacha ce regard d’indifférente curiosité que l’on accorde à tout nouvel arrivant dans n’importe quelle assemblée mondaine. Pourtant, malgré le faible éclairage tamisé de la salle, il reconnaissait parfaitement Béryl. Elle avait ramassé en un chignon haut l’abondance de sa chevelure blonde comme à son habitude lorsqu’ils sortaient au théâtre ou pour un repas un peu chic chez des amis. Même le rouge à lèvres rose, qui lui conférait une étrange pâleur ici, dans cette lumière, était celui de Béryl. Mais comme elle adressait un sourire à son compagnon, qui venait de se rasseoir, sans manifester le moindre intérêt pour Sacha, il n’osa pas l’aborder, pris d’un doute, ni lui faire quelque signe de connivence ; ne sachant trop quoi faire d’autre, il se dirigea vers une table inoccupée et s’assit dans l’un des fauteuils, presque face à Béryl.

  Devant un long bar de bois sombre et massif, assorti aux panneaux qui lambrissaient tous les murs, quatre hommes étaient accoudés ; ils paraissaient attendre qu’on leur serve quelque chose mais il n’y avait pas de serveur derrière le comptoir. Il doit s’agir d’une sorte de pub, se dit Sacha, peut-être plus ou moins clandestin, ou d’un club très fermé, réservé aux seuls membres initiés. Mais il ne comprenait pas qu’un tel établissement puisse ouvrir dès huit heures et demie du matin. Ou peut-être n’avait-il pas fermé de la nuit ; ces gens-là y étaient depuis la veille au soir. Quoi qu’il en soit, que pouvait venir faire Béryl là-dedans, alors qu’elle aurait dû être au bureau à cette heure-ci ? Il savait qu’elle avait parfois rendez-vous avec certaines personnalités du monde de la finance, de passage à Paris, qui préféraient la recevoir au bar de leur hôtel plutôt que se rendre eux-mêmes au siège du journal à Cergy. Mais des interviews à une heure pareille ce n’était guère vraisemblable et, à l’évidence, il ne s’agissait pas ici d’un hôtel. L’idée lui vint un instant qu’il était tombé sur une sorte de maison de passe confidentielle, réservée à une petite confrérie de nantis ; mais il renonça aussitôt à cette hypothèse : Béryl était apparemment la seule femme ici ; les deux autres tables occupées ne l’étaient que par des hommes, tous vêtus de la même façon, en costume sombre et cravate, des hommes qui ne conversaient même pas entre eux mais restaient assis là simplement, posés tels des mannequins ; on ne pouvait même pas dire qu’ils paraissaient attendre quoi que ce soit ou quelqu’un.

Béryl et son compagnon non plus ne parlaient pas. Elle s’était enfoncée profondément dans son siège et contemplait le plateau vide de la table basse devant elle. Le plus étrange dans un tel lieu – Sacha venait seulement d’en prendre conscience – tenait à ce silence presque absolu : aucune musique d’ambiance comme on pourrait s’y attendre dans un pub ou un bar, aucune rumeur de conversation, même à voix basse, pas le moindre bruit provenant de l’avenue où la circulation était pourtant si dense à cette heure de pointe. Ce silence conférait à l’immobilité de tous ces personnages quelque chose d’irréel, ou d’intemporel, comme si ce n’était que par l’ouïe que notre environnement prenait d’ordinaire sa réalité, s’inscrivait dans le temps et la vie. Sacha se demanda s’il serait lui-même en mesure de parler ici, si quelqu’un l’entendrait ou même si quelque son sortirait réellement de sa gorge.

Puis il vit Béryl se tourner enfin vers son compagnon ; un sourire ténu se forma très lentement sur ses lèvres auquel celui-ci répondit avec la même expression absente. Grand, le teint mat, des cheveux bruns très fournis brossés en arrière, il était plutôt bel homme ; de ces hommes à la physionomie ouverte et aux traits réguliers dont il n’y a rien à dire mais qui suscitent spontanément la sympathie en somme. Il avait même quelque ressemblance avec Sacha, comme s’il portait en quelque sorte à un degré supérieur la plupart des caractéristiques physiques de Sacha. Mais que faisait Béryl avec lui ? Qui était-il pour elle ? N’allaient-ils faire que se sourire ainsi toute la matinée ? Cela lui paraissait tellement en dehors de la réalité quotidienne qu’il en vint à douter de sa présence réelle en ce lieu, se demandant s’il y était vraiment ou s’imaginait seulement y être, sous une forme qui ne serait pas perceptible pour les autres puisque personne ne semblait l’apercevoir, puisque Béryl elle-même ne lui prêtait aucune attention, ne l’avait même pas reconnu, semblait-il. Si c’est cela, se dit-il, autant en avoir tout de suite le cœur net, autant prendre le risque d’aller lui parler, on saurait au moins à quoi s’en tenir.

Il se leva pour traverser toute la salle, s’arrêta devant la table de Béryl. Elle n’avait pas changé d’attitude, paraissait ne même pas l’avoir vu s’approcher. Il demeura quelques secondes ainsi immobile, ne parvenant pas à croire qu’elle ne l’avait pas aperçu.

« Béryl ? » dit-il enfin.

La jeune femme leva les yeux vers lui, un regard interrogateur et surpris.

« Pardon ?

— Mais, Béryl, qu’est-ce que tu fabriques ici, à cette heure-ci ? »

Elle se contenta de se tourner vers son voisin.

« Qui est-ce ?

— Arrête ce petit jeu-là, tout de même ! Tu vois bien que c’est moi, Sacha ! »

L’homme assis près d’elle ne lui avait répondu qu’en haussant les épaules, peu désireux de s’impliquer, semblait-il, dans un incident qui ne concernait que sa compagne.

« Enfin, tu vois bien que c’est moi ! insista Sacha qui, commençant à s’emporter, lui secoua le bras.

— Mais laissez-moi, voyons ! Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Se dégageant avec brusquerie, elle fixa Sacha avec, au coin des yeux, cet éclat dur qu’il connaissait bien à Béryl dès qu’elle était en colère.

« Qu’est-ce que ça veut dire ?

— C’est précisément ce que je te demande, répliqua-t-il au comble de l’exaspération. Je te demande ce que tu fais ici et pourquoi tu me joues cette comédie-là ! »

Elle le considéra avec des yeux totalement innocents qui n’avaient maintenant plus rien à voir avec ceux de Béryl.

« Mais quelle comédie, enfin ?

— Allons… fit alors l’autre homme d’une voix calme et profonde du fond de son fauteuil. Allons, n’insistez pas, c’est inutile… Laissez-nous, je vous prie. »

Sacha en perdit toute contenance, envahi soudain par l’absurdité de sa position et le sentiment de son propre ridicule. Il était possible après tout, bien qu’à peine croyable, que ce ne soit pas Béryl qu’il avait devant lui mais un sosie presque parfait, ces choses-là arrivaient. Il n’était plus en mesure d’y réfléchir. Il venait tout simplement de commettre un impair inexcusable. Tout se brouillait à présent dans sa tête. Il n’était même plus persuadé que cette jeune femme avait quelque ressemblance avec Béryl ; à la vérité, elle lui paraissait même totalement étrangère.

Tandis qu’elle continuait de le fixer de ce regard qu’il ne reconnaissait plus, il s’inclina légèrement.

« Excusez-moi… Je vous prie de m’excuser… Je suis désolé. »

Puis il fit aussitôt demi-tour pour gagner la sortie du pas le plus rapide qu’il put tellement il était mal assuré.

A peine arrivé dans le couloir, il fut effrayé par le bruit qu’il faisait. Le claquement de ses semelles de cuir, malgré toutes ses précautions, résonnait épouvantablement sur le marbre de ce couloir qui paraissait interminable. Il avait effectivement le double de la longueur que Sacha avait parcourue en entrant puisqu’il se prolongeait au-delà du hall d’entrée de façon parfaitement symétrique, avec la même double porte de bois sombre à l’autre bout comme dans un jeu de miroir ; à tel point qu’il s’étonna même de ne pas se voir arriver là, en face, avec cette démarche dont il imaginait la gaucherie tant il s’efforçait de la rendre la moins bruyante possible. Ce n’est qu’à l’approche du hall et de la lumière du jour qu’il reprit peu à peu de l’assurance et retrouva bientôt une allure normale sans plus se soucier qu’on l’entende ou pas.

A travers la porte de verre il aperçut Éric qui faisait les cent pas sur le trottoir, une cigarette à la main. N’ayant évidemment pas le code pour entrer, il avait dû rester poireauter tout ce temps-là devant l’immeuble. Il se précipita sur Sacha dès que celui-ci eut poussé le battant transparent.

« Non mais, dis, tu as vu l’heure qu’il est ? »

Il agitait le poignet gauche, tapotant du bout de l’index le cadran de sa montre.

« Je m’en fous, dit Sacha.

— Tu t’en fous peut-être mais pas moi ! C’est pas seulement un quart d’heure de retard qu’on a maintenant… Et on n’est pas arrivés !

— T’es garé où ? »

Éric désigna d’un vague mouvement du menton la rangée des platanes sur leur droite.

« Là-bas, à même pas cent mètres… »

Avant qu’il ait pu ajouter quoi que ce soit, Sacha partait déjà dans la direction indiquée. La Twingo était stationnée là en effet, à moins de cent mètres de l’immeuble. La main sur la poignée de sa portière, Sacha attendait qu’Éric l’ait déverrouillée. Dès qu’ils furent dans la voiture Éric mit le moteur en marche et se tourna vers lui.

« Alors, c’était Béryl ou pas ? »

Sacha regardait droit devant lui et ne détourna même pas les yeux.

« Je n’en sais rien… Allez, roule ! On a déjà suffisamment de retard comme ça ! »

Comprenant qu’il n’était pas opportun d’insister, Éric mit son clignotant et déboîta sur les chapeaux de roues sous le nez d’un fourgon de livraison qui leur fit de frénétiques appels de phares jusqu’au feu suivant où ils durent s’arrêter. Le chauffeur de la camionnette en profita pour sortir la tête par sa vitre et se marteler le front du bout du doigt. C’était exactement le genre de choses qu’Éric, qui se considérait comme un conducteur irréprochable, ne pouvait pas supporter.

« Tu vois ce que tu me fais faire ? On a failli se prendre le Ford Transit !

— Laisse-le se défouler… Après tout il avait qu’à freiner.

— C’est justement ce qu’il a été obligé de faire ! C’est pour ça qu’il est furax !

— Eh bien il a freiné, c’est tout ; et alors ? Il ne s’est rien passé que je sache ?

— Ouais, ben il s’en est fallu de peu… Et de toute façon je n’aime pas ça. »

Le type de la camionnette avait rentré sa tête : le feu venait de passer au vert. Il redémarra en conservant une prudente distance de sécurité entre lui et la Twingo.

« Tu n’aimes pas quoi ? fit Sacha qui se doutait de la réponse.

— Je n’aime pas qu’on me prenne pour un conducteur du dimanche, si tu veux savoir, qu’un connard comme ça puisse penser…

— T’inquiète ! Si tu veux mon avis il ne pense pas » dit Sacha, ce qui eut pour effet de calmer aussitôt la mauvais humeur d’Éric qui lui rendit son sourire.

« Allez ! à la boîte maintenant, et direct cette fois-ci ! En espérant que ça ne roulera pas trop mal ».

 

Portée par l’escalator, Béryl émergea lentement dans la nuit de la bouche du métro Tolbiac. Après plus d’une heure de cohue souterraine et de miasmes fétides, retrouver la fraîcheur de l’air nocturne, les lumières, les vitrines de l’avenue d’Italie et croiser des passants qu’elle n’était plus obligée de bousculer lui procurait un bienfaisant sentiment de régénération.  Pourtant lorsqu’elle avait pris le RER à Cergy le ciel était encore clair, le crépuscule commençant à peine à tomber, et ressortir tout à coup ici en pleine nuit, après les fatigues et les soucis accumulés du travail, aurait dû marquer l’apogée d’une longue journée finissante. C’est un regain d’énergie au contraire qu’elle éprouvait en s’élançant sous les sombres acacias de la rue de Tolbiac comme si, au lieu de celle qui se terminait, s’offrait à elle une journée nouvelle, qui ne ferait que commencer, qui lui appartiendrait toute entière, où elle retrouverait son appartement, Sacha, sa cuisine et sa chambre.

Elle maintint la même allure décidée jusqu’à la petite rue où se trouvait son immeuble. A peine avait-on tourné l’angle, qu’on aurait cru la nuit profondément installée. On ne croisait plus personne sous la clarté déserte des lampadaires et chaque fois qu’une voiture passait on la suivait machinalement du regard tellement elles se faisaient rares. Elle gravit les quatre marches de son immeuble pour taper son code et poussa le panneau de verre de l’entrée.

Béryl ne sonnait jamais lorsqu’elle rentrait chez elle, bien que Sacha la plupart du temps fût déjà là pour ouvrir. Elle préférait fouiller dans son sac à la recherche de sa clef qu’elle introduisait dans la serrure avec précaution. S’il suffisait d’un seul tour, c’est que Sacha était déjà rentré ; s’il en fallait trois, c’est qu’elle était la première, mais c’était rare. Elle donna un premier tour de clef et poussa le battant verni.

Elle fut surprise de trouver le vestibule plongé dans l’obscurité. D’ordinaire la lumière de la cuisine et celles du séjour étaient allumées ; Sacha déposait la baguette de pain frais sur la table de la cuisine et l’attendait à demi allongé sur le canapé devant la télé. Elle ôta son trois-quarts de laine beige et se défit du long foulard de cachemire qu’elle enroulait trois fois autour de son cou. Elle les rangea dans le placard. Tout au fond de la pénombre du couloir la lumière filtrait par la porte entrebâillée de leur chambre.

« Sacha ? » appela-t-elle à mi voix.

Elle referma le placard de l’entrée avant de s’engager silencieuse-ment dans le couloir. S’il avait oublié de prendre du pain, c’était la catastrophe ; Béryl consommait des quantités de pain à chaque repas et rien qu’à la perspective d’un dîner sans pain elle sentit retomber tout son entrain. Arrivée sur le seuil de la chambre, elle vit Sacha, debout devant la penderie, occupé à faire glisser un à un sur leur tringle, comme s’il entreprenait de les compter, les cintres où elle suspendait ses vêtements.

« Sacha ? » fit-elle à nouveau.

Il se retourna en refermant précipitamment le double panneau de miroir.

« Qu’est-ce que tu fais là ? Tu fouilles dans mes affaires, maintenant ? C’est nouveau !

— Je ne fouille pas, je cherche… »

Elle fit trois pas de plus et ils se retrouvèrent face à face. Béryl n’avait jamais supporté qu’on mette le nez dans ses affaires ; elle en devint presque agressive.

« Et tu cherches quoi, là, dans mes fringues ? C’est ma partie de penderie ça…

— Je me demandais où avait pu passer ton nouveau tailleur noir ; une idée qui m’est venue comme ça, en rentrant… Tu ne l’as presque jamais mis celui-là ? »

Elle les considéra un instant tous les trois : leurs deux reflets côte à côte dans le miroir de la penderie, lui de dos, et elle, et entre les deux le vrai Sacha qui lui faisait face. Elle pensa soudain qu’il ne pouvait voir qu’une seule Béryl, lui.

« Mon tailleur noir ? Mais tu sais bien que je le laisse au Journal… C’est celui que je mets pour les interviews, je ne vais pas le trimballer dans le métro à chaque fois ! »

Elle avait déjà tourné les talons lorsqu’elle lui cria depuis le couloir :

« Dis donc : tu as pensé au pain, au moins ? »

*

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© Georges-André Quiniou. Ce texte a fait l'objet d'un dépôt à la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD). Toute reproduction intégrale ou partielle sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal et l’article L 122-4. du Code de la Propriété Intellectuelle. Droits d'auteur enregistrés auprès de CopyrightDepot.com sous le numéro 44939.