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Palace-Hôtel

 

A Wim WENDERS,

Avec reconnaissance et admiration.

 

"Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien."

Jean RACINE, préface de Bérénice.

 

I

  Nuit noire déjà. Dehors, la tempête hurle ; elle s’est levée tout à coup, en début d’après-midi ; une tempête comme il n’en aurait jamais imaginée par ici, loin des côtes atlantiques. Il descend les dernières marches. Au fond du hall, chaudement illuminé, les hautes fenêtres, aux petits bois chantournés dans le style rococo, ruissellent sous le sombre assaut des bourrasques. Six heures à peine à l’horloge murale au-dessus de la réception ; sans doute doit-elle retarder. Mais non : à sa montre il est la même heure ; il a pris l’heure à la gare en arrivant. Il traverse le hall sans se hâter. Dans le mur plaqué d’un damier de miroirs piqués, à sa droite, un homme encore jeune, élégamment vêtu d’un pantalon de lainage anthracite et d’une veste de tweed assortie, l’accompagne d’une allure désinvolte un peu affectée ; mais ce n’est que lui, son reflet dans les miroirs anciens ternis par les ans. Il se regarde et sourit. Il a tout son temps pour une fois, et se permet de savourer sans arrière-pensée  le charme de ce luxe suranné. Un luxe bien passé tout de même, il faut le reconnaître, usé jusqu’à la corde, à l’image de l’impressionnant tapis oriental qui couvre presque entièrement le coin salon, impressionnant surtout de loin.

  Il part s’asseoir tout au fond, dans le plus éloigné des six vieux fauteuils de velours pourpre groupés là autour d’une table basse, le dos aux baies vitrées afin d’embrasser du regard tout l’espace. Divisé sans doute par l’une des arêtes de la porte tambour, comme au biseau d’une flûte énorme, le vent pousse un sifflement aigu, continu, une sorte de vivant persiflage. Se trouver à l’intérieur, bien à l’abri parmi les lumières, rien que cela constitue déjà un plaisir appréciable. Pour le moment il est seul installé là ; il est encore trop tôt ; le repas ne sera pas servi avant au moins une heure ; personne n’est encore descendu, si du moins il n’est pas l’unique client de ce palace d’une autre époque.

  On n’a pas changé de fuseau horaire, évidemment, mais c’est tout de même sensible : dans l’Est, la nuit tombe étonnamment plus tôt qu’en Bretagne, il a déjà eu l’occasion de le constater. Et la tempête, ce soir, n’arrange pas les choses. Accoudé derrière un sombre comptoir de bois massif, l’employé de la réception, aussi désœuvré que lui — personne n’entre ni ne sort ; le hall demeure désert — l’a regardé s’asseoir. Ce qui lui reste de cheveux blancs rend plus pâle encore et comme vague le bleu délavé de ses yeux. Peut-être ne le voit-il même pas. La profondeur des fauteuils l’a surpris au début. Sans doute étaient-ils déjà particulièrement profonds autrefois, lorsqu’ils étaient neufs ; aujourd’hui, il serait plus honnête de dire défoncés. Trop de gens se sont assis là durant des années et les sièges n’ont jamais été refaits. Mais on s’y habitue : les deux bras reposés sur les accoudoirs, les coudes vous arrivent à hauteur des épaules. Et alors ? Cette position lui paraît plutôt relaxante et il se laisse aller. C’est que la fatigue commence à se faire sentir maintenant, rien d’étonnant : il est debout depuis quatre heures du matin ; le voyage, Paris, le changement de gare, et, à peine arrivé, en vitesse à l’hôtel pour déposer sa valise ; puis l’église, le cimetière, tout cela sans souffler un instant.

  Au cimetière, on aurait pu frôler le burlesque, cet après-midi, si ce n’avait pas été aussi pénible — manteaux alourdis d’humidité, des parapluies inutiles à disputer sans cesse aux rafales, pieds trempés -, aussi déprimant. Tout le monde visiblement n’avait qu’une idée en tête : en finir au plus vite pour ne plus rester là se faire doucher. Enfin, tout le monde : il n’y avait pas grand monde. En fait, il était le seul de la famille à avoir pu faire le déplacement ; et ici presque plus personne ne la connaissait, elle était bien trop vieille, tous ceux qui l’avaient connue étaient morts avant elle. Il n’y avait personne pour tout dire. Et personne à piétiner dans la boue, sous le déluge d’un crépuscule digne du Golgotha, cela n’avait rien de réjouissant, même s’il n’y avait pas lieu de s’affliger outre mesure — la pauvre vieille avait bien mérité de mourir, à son âge ! Mais un véritable enterrement c’est aussi les mains que l’on serre, les nouvelles de chacun dont on s’enquiert ; des retrouvailles exceptionnelles pour toute la famille, en quelque sorte ; cela prend toujours un petit air de fête pas très différent d’une communion ou d’un mariage. Ici il n’y avait rien. A part le curé et les deux fossoyeurs — et lui bien sûr — il n’y avait que cette bonne sœur de l’Hospice, toute ratatinée, qui n’avait pas même eu besoin de se changer pour avoir l’air en deuil. Elle avait dû s’occuper de la tante jusqu’au dernier moment, comme elle s’occupait aussi des autres, tous les débris ; en attendant que quelqu’un s’occupe d’elle à son tour. Durant toute la cérémonie, elle n’avait prononcé qu’une seule phrase, d’une petite voix cassée et chuintante comme si elle avait mâchonné son dentier, et encore n’était-ce qu’une question dont elle connaissait déjà la réponse, autrement dit pas même une question : « Alors donc, c’est vous le petit neveu ?... » Elle avait baissé le nez dans sa cape de laine grise, ramassée sous un minable pépin noir qu’elle tenait très bas contre le vent, l’échine courbée sous l’intempérie, le poids des ans, le malheur, allez savoir. Au moment de la mise en terre, il lui avait tout de même tenu le bras, sans doute de crainte qu’elle ne s’envole.

  Tout cela à peine terminé, il aurait fallu voir la cavalcade vers les abris, chacun pour soi. « On verra demain après la messe, » lui avait lancé le curé lorsqu’il l’avait rattrapé, courant à ses côtés dans les claquements de soutane, pour s’informer des formalités à remplir vis à vis de l’Église — une messe peut-être ? -, de frais éventuels. Demain ? Aucune importance, cela ne le dérangeait pas ; il devait de toute façon rester jusqu’à lundi pour régler chez le notaire tout ce qu’il pouvait y avoir à régler dans ces cas-là ; pas grand chose probablement.

  Presque un gag cet enterrement ; n’empêche qu’il a dû rentrer se changer aussitôt à l’hôtel. Peu importe, d’ailleurs : même s’il n’avait pas plu, il n’aurait rien eu d’autre à faire, personne à qui rendre visite. Les derniers cousins qu’ils avaient encore ici sont morts l’an dernier, le mari et la femme, coup sur coup ; ils ne buvaient pas assez ; il faut dire qu’ils avaient soixante-dix ans. Ces deux fois-là, Anne l’avait accompagné. Mais ils n’étaient pas revenus à Sedan voir la tante Berthe depuis ; à cette époque, déjà, elle ne les avait pas reconnus.

  « Téléphone pour monsieur Dorival ! monsieur Dorival ! » Le réceptionnaire s’était réveillé. Pourquoi crier comme cela à la cantonade alors qu’il n’y a personne d’autre que lui au salon ? C’est probablement Anne, elle avait promis d’appeler. Il s’extirpe de son fauteuil et se dirige vers le comptoir. L’autre attend, dans une agitation qui laisserait croire que son standard est débordé. « Ah, Monsieur Dorival  ? une communication pour vous, je vous la passe en cabine, tout de suite, par ici... » On ne téléphone donc jamais dans cet hôtel  ? Cela doit lui rappeler le bon temps, la splendeur du PALACE-HOTEL, le bataillon de grooms à ses ordres qu’il lançait parmi le brouhaha mondain, sous le cristal scintillant des lustres du grand salon ; il a bien l’âge d’avoir connu tout cela.

  « C’est moi », a dit Jacques Dorival en se présentant.

  Qui cela pourrait-il être d’autre ? Mais l’employé paraît soulagé ; il arbore un sourire parfaitement stylé et retrouve son débit de voix normal : « Dans la cabine, s’il vous plaît, à votre gauche. » Il garde le vieux combiné noir à la main, attendant que Jacques ait décroché, et s’assure qu’il a bien décroché avant de reposer l’appareil, prudemment. Alors il détourne la tête, pénétré d’une discrétion toute professionnelle, parce que son client a laissé la porte de la cabine entrouverte.

  « Jacques ? » La voix d’Anne grésille à des distances intercontinentales ; les conditions atmosphériques sans doute. Il n’a pas eu le temps de dire « Allô ? » Il est heureux de l’entendre, bien qu’il ne puisse se dissimuler un soupçon d’agacement à sentir ainsi compromise l’amère et délicieuse parenthèse de sa solitude obligée, loin des siens, des soucis quotidiens du travail et des rencontres sans surprise. Il dit :

  « Cela fait plaisir de t’entendre ; tu ne peux pas imaginer comme c’est triste ici, tout seul, avec cette tempête...

  — Il ne fait pas beau ?

  — Épouvantable ! J’ai été trempé jusqu’aux os pendant l’enterrement.

  — Pauvre petit chat, fait la voix perdue. Si au moins j’avais pu venir avec toi...

  — Ce n’était pas possible, tu sais bien... Et toi, ça s’est passé comment tes répétitions ? Pas trop de problèmes avec Henri ? »

  Il y a un rire tremblotant au bout du fil, au bout de kilomètres de fil : « Toujours la même chose : il n’a pas fini de se prendre pour Béjart... Mais j’exagère, ça allait ; je crois que la chorégraphie est au point cette fois-ci, tu verras. On y travaille encore demain toute la journée. Tu rentres lundi, alors ?

  — Ou mardi, cela dépendra du notaire. Je voudrais que ce soit réglé une bonne fois pour toutes.

  — Tu t’arrêteras à Paris chez Xavier ? Je lui ai dit que tu passerais peut-être... »

  Il a tout juste le temps de répondre : « Ça m’étonnerait... » et ne perçoit plus que des crachements intermittents sur la ligne ; le filet de la voix d’Anne est devenu inaudible. Il attend tout de même un peu puis confie sans trop d’espoir aux hasards du réseau : « Je t’embrasse, Aniouchka  !... » avant de se décider à raccrocher.

  L’employé l’accueille avec un nouveau sourire ravi ; tout marche à merveille, pour lui : il y a au moins un client dans l’hôtel et on l’appelle même au téléphone ! Jacques a des scrupules à l’abandonner comme cela derrière son bureau et, ne trouvant rien d’autre à dire, s’enquiert de l’heure du dîner qu’il connaît parfaitement : elle était affichée sur la porte de sa chambre.

  « Seulement à partir de dix-neuf heures trente, Monsieur, » répond l’homme en se retournant vers l’horloge et d’un ton qui exclut qu’il ait pu dire « sept heures et demie » comme tout le monde. L’horloge n’indique que sept heures moins le quart. Peut-être pourrait-on lui servir un apéritif au salon ?

  En retournant s’asseoir, il pense à Anne, là-bas, qu’il a laissée le téléphone à la main, avec, au bout, la frustration d’une lointaine absence, presque une disparition ; sans doute n’a-t-elle même pas compris qu’il l’embrassait ; elle a dû interroger un long moment le combiné crépitant, puis a fini par le reposer. L’a-t-elle entendu raccrocher ou avait-elle raccroché d’abord ? Il espère qu’elle a raccroché la première. Mieux vaudrait rappeler ce soir, si c’est possible ; il la rappellera après le dîner ; il n’a même pas demandé des nouvelles des enfants.

  La tempête faiblit, dirait-on. Une pluie drue, oblique, frappe les vitres dans son dos. Il se retourne : entre les épais voilages jaunis, deux réverbères n’éclairent que cela dans la rue : la pluie, les cordelettes argentées de la pluie étincelant dans leur lumière blafarde. Il ne pleut pas à seaux, il pleut des cordes. Il sourit encore de sa plaisanterie solitaire en prenant un journal sur la table basse. Il se cale tout au fond du fauteuil, les oreilles enfoncées jusqu’aux coudes. L’Ardennais de ce matin. Il saute les premières pages d’informations générales — il a lu dans le train le dernier Monde acheté à Paris — et se met à parcourir les pages régionales, distraitement. Les informations ressemblent à celles du Télégramme ; les noms seuls ont changé ; Sedan, Novion-Porcien au lieu de Bannalec ou Quimper ; « Association Bambi : LA MINI-CRECHE OUVRE LE 2 NOVEMBRE », « Collision entre cyclos : DEUX BLESSES LEGERS »... Mais pas du tout, ce n’est pas seulement une affaire de noms, il dit n’importe quoi. On sent partout la mer dans le Finistère, même dans le journal local. Les gens ont d’autres activités ici, ce n’est pas le même pays, le même climat, le même esprit, malgré les associations de retraités, toujours semblables à elles-mêmes, et les déplorables faits divers que l’on retrouve inévitablement où qu’on soit. Voilà que la lecture de L’Ardennais l’accapare suffisamment pour qu’il ne sente plus le temps passer. Il a disparu dans son fauteuil enveloppant, complètement disparu, on ne le voit plus. Quand bien même le verrait-on, il n’y a plus que le sommet de sa tête à dépasser du dossier. Dans son dos, la pluie continue son bruissement régulier de feuillage traversé par le vent.

  C’est un bruissement différent qui le ramène dans le hall de l’hôtel, crissement plutôt des joints de crin de la porte que l’on fait pivoter. Le vent, qui s’essoufflait encore faiblement dans la grande flûte-tambour, cesse de faire entendre le moindre sifflement : quelqu’un est entré. Il baisse à peine son journal.

  Elle s’est d’abord avancée, un peu désorientée, vers le bureau de la réception mais, apercevant le salon à sa gauche, elle vient directement vers lui, bien qu’avec hésitation, jetant autour d’elle des regards déconcertés, comme à la recherche de quelqu’un. Il n’y a personne. Puisque ce n’est pas lui que l’on cherche, Jacques Dorival s’est de nouveau retranché derrière son journal.

  Le claquement des talons a cessé de résonner sur le marbre, étouffé par ce qui reste du tapis d’orient. Il tient le journal déplié assez haut pour qu’elle ne voit pas son visage. Elle approche. Sans doute va-t-elle aussi s’installer dans un de ces gros fauteuils rouges pour attendre. Elle est trop près pourtant ; sous le bord gauche de la page, il aperçoit le serpent de fourrure noire qui ourle un long manteau d’hiver. Elle ne s’est pas assise.

  « Monsieur Rémy Dorval, je suppose ? »

  Il n’a jamais pu rien y faire : c’est toujours beaucoup trop tard, ou trop vite qu’il réagit ; enfin, quand c’est trop vite, comme cette fois, il est trop tard pour se dédire. Il a baissé le journal sur ses genoux.

  « C’est moi. »

  Il y a ce grand sourire fendu qu’il ne voudrait pas contrarier.

  « Je vous ai  reconnu tout se suite grâce à L’Ardennais, comme convenu. Flora Grünberg... »

  Qu’est-ce que cette main qu’on lui tend ? Et pourquoi se lève— t-il tout à coup pour la prendre ? Bien sûr on ne peut rester assis lorsqu’une femme vous tend ainsi la main, mais rien ne vous oblige à répondre avec cet enjouement affable : « Vous n’aviez pas vraiment le choix ! ».

  Elle inspecte le salon vide alentour, d’un souverain sourire d’innocence, avant d’admettre :

  « Vous avez raison... Tout compte fait, nous aurions très bien pu nous passer de L’Ardennais ; c’était un peu ridicule, finalement, cette histoire de journal... Vous permettez ? »

  De quel droit l’empêcher de s’asseoir dans le fauteuil voisin ? Elle prend le temps de déboutonner son manteau mais garde sa toque de fourrure. Lui aussi s’est rassis ; il tient le journal sur son genou, sur le point de reprendre sa lecture interrompue, mais il sait déjà qu’il ne la reprendra plus. Il faudrait bien lui dire qu’il n’a rien à voir avec ce Dorval qu’elle cherche ; il a été pris par surprise, par la ressemblance des deux noms. Il ne s’agit pas vraiment d’une erreur, pourtant  : il a tout de suite compris que ce nom n’était pas le sien ; mais par une sorte de réflexe, que justifie sans doute une sonorité si proche, son corps a réagi avant lui, spontanément.

  « Vous m’excuserez d’être tellement en retard, mais avec ce temps-là il m’a fallu une demi-heure de plus que prévu pour venir.

  — En retard ? s’étonne-t-il ; mais sa surprise n’a aucun rapport avec une question d’heure.

  — C’est pourtant bien vous qui aviez précisé six heures trente, il me semble ? »

  Sur le point de rectifier qu’il n’avait rien précisé du tout, qu’il y a erreur sur la personne, qu’il n’est pas au courant, en fait il répond  : « C’est bien possible, après tout ; je vous avouerais que je n’en étais plus très sûr, » tout en sachant que, s’il ne le fait pas dès maintenant, il lui sera de plus en plus difficile de rectifier quoi que ce soit. Elle paraît tout de même étonnée.

  Elle l’examine avec une attention sans vergogne, sans aucune curiosité mais avec attention, la tête très légèrement rejetée en arrière comme si elle le jugeait du haut de... il ne sait trop quoi. Il se dit qu’elle n’est pas très belle, même plus jeune elle n’a pas dû être belle : des traits trop marqués, trop forts, le nez, la bouche ; trop grande et lippue la bouche ; des yeux noirs plutôt globuleux, très grands, intenses. L’ensemble constitue cependant un visage finalement harmonieux, doté d’une sorte d’autorité incontestable, une autorité que l’on pourrait dire spécifiquement féminine. Et le maquillage est parfait, rehaussant toute sa physionomie d’une touche presque aristocratique. Deux grosses perles baroques lui pendent aux oreilles. L’examen a dû lui paraître positif car elle se remet à sourire et, quand elle sourit, c’est comme un gouffre béant qui lui engloutit tout le visage.

  « Je vous aurais imaginé plus âgé...

  — Dois-je considérer cela comme un handicap rédhibitoire ? »

  Le sourire s’épanouit en un rire trop gras, qui lui fait penser que, dans dix ans, sa silhouette déjà imposante correspondra tout à fait à ce rire ; mais c’est un rire simple, sans affectation ; elle lui paraît sympathique.

  « Rassurez-vous, il n’y a pas de raison... C’est moi qui ai des idées toutes faites ; j’avais l’impression que pour ce genre de travail... enfin, que l’on confiait d’habitude cela à des hommes plutôt mûrs. C’était stupide, vous m’excuserez. »

  Elle ouvre un sac à main noir, très plat, une sorte de pochette de soirée ; y range des clefs de voiture ; le referme. Elle ne sort pas le poudrier à miroir qui lui aurait permis de contrôler la bonne tenue de sa coiffure, assurée que sa toque l’a suffisamment protégée du désastre le temps de pénétrer dans l’hôtel. Un petit groupe entre avec précipitation et confie des parapluies ruisselants au vieil homme de la réception ; la chaleur réconfortante du hall a déclenché un brouhaha de voix excitées par l’intempérie. Les femmes prennent aussitôt l’ascenseur pour regagner leurs chambres et se préparer pour le dîner, abandonnant les deux hommes qui se dirigent vers le bar encore fermé. En habitués ils attendent, accoudés au zinc massif qui occupe le recoin, à gauche de l’escalier.

  Jacques Dorival observe discrètement sa compagne : une seconde il a craint que l’un d’entre eux ne soit ce Dorval avec qui elle avait rendez-vous, mais elle ne leur a accordé qu’une fausse attention distraite, l’attention superficielle que l’on attache à tout ce qui peut offrir diversion à l’embarras d’une conversation malaisée. Non, elle semble bien persuadée de tenir son Dorval. Il s’en réjouit, comme s’il était essentiel pour lui que son involontaire supercherie tienne le coup jusqu’au bout (mais quel bout ? s’inquiète-t-il) et en même temps se reproche de laisser durer une situation qui ne peut avoir aucun sens. Une rampe de néons clignote un instant au-dessus du bar ; le barman vient d’arriver, accueilli par les protestations des deux clients, chacun voulant offrir l’apéritif à l’autre ; ils ont apparemment un épineux contentieux à régler à ce propos. Mais le réceptionnaire s’est avancé, désignant à son collègue le fond du salon ; il met son point d’honneur à faire prévaloir la priorité de Dorival ; l’autre acquiesce, s’active.

  « Je suppose que Patrick vous a mis au courant des conditions ? »

  Elle tripote l’un de ses lourds pendants d’oreilles qui doit la gêner ; il se demande si elle a les oreilles percées ou s’il s’agit de simples clips.

  « Oui, oui, bien sûr... » Quel autre choix lui reste-t-il que ce genre de réponses évasives qui ne feront pas longtemps illusion ? Cela se corse et ne fera qu’empirer ; mais il l’a bien cherché, non ? Il s’est bien fourré lui-même dans cette absurde situation ? Il décide de voir jusqu’où il pourra tenir ainsi ; que risque-t-il ? Arrivera un moment où il faudra bien lâcher le morceau, évidemment ; il espère seulement qu’elle ne prendra pas cela trop mal, et après tout tant pis si elle le prend mal.

  Le barman vient d’apporter son cocktail sur la table basse ; il remercie. « Vous prendrez bien quelque chose ? propose-t-il.

  — La même chose que vous, qu’est-ce que c’est ? »

  Le veston blanc se met presque au garde à vous : « Le « Palace Cocktail », Madame.

  — Parfait ! » Elle continue de s’adresser à Dorival, ignorant la dernière courbette du garçon. « Vous savez que nous partons cette nuit même ? »

  Il croit habile d’avoir l’air au courant.

  « C’était prévu...

  — Non ! Il était prévu de ne partir que demain ; nous devons précipiter un peu les choses, Patrick vous expliquera. »

  Il vient de frôler la catastrophe ; à l’avenir il devra se montrer plus prudent ; ce sera plus délicat encore qu’il ne le supposait. Il a eu de la chance cette fois-ci : elle n’a pas bronché. Il hésite longuement avant de se lancer de nouveau :

  « Aucune importance, je suis à votre entière disposition... »

  Sans doute n’est-ce qu’une plaisanterie d’assez mauvais goût car elle l’accompagne de son énorme sourire, mais Jacques sent un frisson le parcourir lorsqu’elle réplique du tac au tac :

  « Je l’espère bien ! C’est tout de même pour cela qu’on vous paie. »

  Ainsi on le paie ; c’est lui qui donnerait cher pour savoir pourquoi. Il le saura cette nuit même apparemment, et la curiosité l’emporte dorénavant sur la raison, sur ses derniers scrupules à l’égard de cette femme, qu’il abuse tout de même. Il décide de voir où cela le mènera ; de quoi aurait-il l’air, de toute façon, s’il faisait à présent marche arrière ? Il s’est trop engagé. Il lui rend un sourire entendu, sans tenir compte de ce qu’a d’humiliant sa dernière remarque, mais un sourire sans servilité, qu’il voudrait plutôt rendre complice. Donc, il est employé par elle, ou par ce Patrick ? Mais pour quoi faire ? Il se promet de tout arrêter dès qu’il saura cela, pas avant ; il trouvera bien un moyen de s’expliquer, s’excusera.

  Il jette L’Ardennais sur la table ; plus question de le lire à présent, il a suffisamment joué son rôle. Elle profite de son geste pour mieux se mettre à l’aise au fond de son fauteuil, en écartant les larges pans de son manteau. Dessous elle porte une robe rouge ponceau à col serré, ornée, sur le sein gauche, d’un magnifique cabochon de pierreries dont elle semble faire jouer à dessein les feux multiples par de discrètes torsions du buste, tout en coinçant son sac contre sa cuisse, bien calé dans les plis du manteau.

  « Ainsi, vous êtes un ami d’Alfred ? Vous savez que nous l’aimons beaucoup ; c’est sans doute la seule personne à qui je ferais absolument confiance, ce n’est pas peu dire... »

  Il approuve d’un hochement de tête qui n’engage à rien. Que répondre ? Peut-être n’est-ce qu’un piège, une sorte de test ? Existe-t-il vraiment cet Alfred ? Il préfère ne plus prendre aucun risque, n’ignorant pas qu’il ne pourra plus longtemps jouer ce jeu-là ; il faudra bien dire quelque chose, à un moment ou à un autre, ne serait-ce que pour ne pas éveiller de soupçons. Le barman vient de servir le second cocktail ; avec une feinte solennité, elle lève vers lui son verre aux reflets bleutés ; il fait de même.

  « A la réussite de notre expédition, mon cher Rémy !... Vous permettrez que je vous appelle Rémy désormais, n’est-ce pas ? ce sera plus commode.

  — Je vous en prie...

  — Moi, ce sera Flora ; autant ne pas faire de manières au moment de courir tous ces dangers ensemble, vous ne croyez pas ? — Pour la seconde fois, ce rire trop sonore — Oh, bien sûr, je m’exagère peut-être un peu le danger, ne vous inquiétez pas ; en fait il n’y a aucune raison pour que nous ayons des difficultés, mais enfin... »

  Elle débite tout cela d’un ton si dégagé qu’il hésite à le prendre au sérieux, tout en croisant languissamment, dans un crissement de nylon, des jambes massives entravées par l’étroite robe au tissu rouge tendu à craquer. Il boit une gorgée amère de son "Palace Cocktail", une sorte de "Blue Bird" au curaçao. Cela devient inquiétant tout de même, où s’est-il fourré ? Il espère ne pas trop s’avancer en affirmant tranquillement :

  « Je ne pense pas non plus qu’il y ait de gros risques.

  — Vous me rassurez, fait-elle, l’air soudain vraiment inquiet (mais, du coup, elle ne le rassure pas, lui !). C’est ce dont j’essaie de persuader Patrick depuis le début, mais il prétend qu’on n’est jamais trop prudent dans ce genre d’opération ; c’est pour cela qu’il a préféré faire appel à vous, sur la recommandation d’Alfred. »

  Les deux clients du bar viennent de s’installer près d’eux, leurs verres à la main. Ils ont à grand peine rapproché deux fauteuils afin de continuer à bavarder plus à leur aise. A la façon dont ils sont vêtus — de coûteux complets gris sombre au pli de pantalon à peine fatigué — on peut supposer qu’il s’agit d’hommes d’affaires ou de gros industriels prenant le prétexte de quelque congrès pour passer deux ou trois jours de semi-vacances en compagnie de leurs épouses. En tout cas c’est ce que Jacques suppose. D’ailleurs tout ce qu’on peut saisir de leur conversation le confirme. En les voyant s’approcher, Flora a progressivement baissé la voix. Après les avoir observés d’un air soupçonneux, elle se penche vers Jacques.

  « Rien à craindre, à mon avis, mais je préférerais tout de même qu’on parle d’autre chose. » Et elle se fend d’un large sourire de diversion en se radossant au fauteuil, comme égayée par quelque remarque intime qu’elle aurait confiée à son compagnon. Il entre dans son jeu aussitôt, s’inclinant vers elle à son tour : un couple de vieux complices échangeant des confidences à mi-voix dans le salon presque désert de cet ancien palace.

  « Je vous préviens que ce ne sera pas si facile, fait-il remarquer, nous ne nous connaissons pas plus l’un que l’autre... De quoi donc voulez-vous que nous parlions ? »

  Bien plus facile, en fait, pour lui ; il se retrouve sur un pied d’égalité avec elle, échappe pour le moment à la délicate situation de celui qui ne sait rien mais doit pourtant donner le change à l’autre qui sait tout.

  « Eh bien, parlons de votre voyage, par exemple, de ce temps !

  — Un temps épouvantable, oui, effectivement. C’est souvent comme cela par ici ? »

  Elle avale une longue gorgée de son breuvage en lui jetant un regard malicieux. Aucun doute : la situation l’amuse !

  « C’est assez rare... En général, il fait plutôt froid et sec, très froid souvent. »

  De toute évidence, leurs deux voisins ne s’intéressent pas à eux, profitant de l’absence des femmes pour discuter affaires, coudes sur les genoux, leurs verres entre les paumes. Le plus âgé, dont les tempes brunes s’argentent déjà, lève de temps à autre les yeux vers l’horloge ; l’heure du repas approche ; les deux femmes ne devraient pas tarder à descendre.

  Jacques Dorival aussi regarde l’horloge : sept heures passées, et celui que cette Flora Grünberg attend devait arriver vers six heures et demie ; il sera là d’une minute à l’autre. Ce n’est pas seulement avec elle qu’il faudra s’expliquer, mais aussi avec ce Dorval ; en espérant qu’il aura le sens de l’humour ! Curieusement, il n’a jamais pensé à lui depuis qu’il a pris sa place ; c’est pourtant lui le principal intéressé ; d’autant plus qu’il s’agit apparemment d’un rendez-vous de travail, une sorte d’entretien peut-être, en tout cas il est, ou va devenir, leur employé, c’est bien ce qu’il a cru comprendre. Dire qu’il n’a même pas envisagé cet aspect-là des choses ! Il regarde l’horloge ; c’est le moment critique : si Dorval ne vient pas dans la demi-heure qui suit, on peut espérer qu’il ne viendra plus du tout ; plus d’une heure de retard, même par ce temps-là, c’est peu probable.

  « Des tempêtes comme celle-ci, reprend Flora, c’est tout de même exceptionnel. On n’a pas l’habitude, par ici. Ne serait-ce que pour conduire, par exemple ; moi, il est hors de question que je dépasse le cinquante sous un tel déluge.

  — J’imagine... », lui accorde-t-il, distrait. Puis, comme le sujet des intempéries paraît s’épuiser, il se tord le cou en direction des baies vitrées sur lesquelles a cessé de crépiter la pluie.

  « On dirait plutôt que ça se calme, le vent a tourné. »

  Assise presque en face de lui, elle n’a qu’un léger mouvement de tête à faire pour suivre son regard.

  « Heureusement ! Je ne nous vois pas rouler toute la nuit sous cette pluie torrentielle. Vous pouvez conduire par ce temps-là, vous ?

  — Cela ne me dérange pas... »

  Cela le dérange d’autant moins qu’il est venu en train et n’a aucune raison de conduire sous une pluie pareille. Évidemment, pour elle qui semble devoir faire un long trajet en voiture...

  « Tant mieux, alors, je vous laisserai le volant dès maintenant. Je vous avouerais que la perspective de rentrer dans les mêmes conditions qu’à l’aller ne me réjouissait pas tellement ! Je ne suis pas très à l’aise sous la pluie, surtout la nuit. Finalement, je trouve que Patrick a eu une excellente idée de vous faire venir. »

  Ses gros yeux noirs sont revenus sur lui ; ils ne manquent pas de charme pourtant avec leurs cils épais qu’on croirait surajoutés, peut-être faux d’ailleurs. Il y a, dans sa façon de s’exprimer, un mélange curieux de frivolité — mais cela pourrait s’expliquer par la présence de leurs deux voisins — et d’une sorte de gravité, d’anxiété refoulée. Elle n’est pas aussi détendue qu’elle souhaiterait le paraître. Certains de ses gestes, même, manquent visiblement d’assurance ; lorsqu’elle porte le verre à ses lèvres, par exemple, comme à la suite d’une brusque décision et non par le mouvement naturel, instinctif presque, que l’on fait normalement pour boire. Il est vrai que c’est sans doute leur conversation qui manque de naturel, cette situation, l’obligation de ne pas parler de l’essentiel alors qu’ils n’ont rien d’autre à se dire. L’essentiel, justement, commence à poser problème : Dorval n’arrive pas — cela résoudrait tout -, et d’après ce qu’il a compris elle s’attend à ce qu’il parte avec elle. Pour aller où ? Mystère. Il est hors de question de le demander puisqu’il est censé le savoir : il est venu pour ça ! Sept heures quinze à l’horloge. Il faudra bientôt prendre une décision : soit mettre fin à toute cette supercherie dans les minutes qui viennent, soit s’embarquer pour de bon dans cette bizarre aventure, avec bien sûr le risque d’être démasqué un peu plus tard. Et plus tard ce sera, moins ce sera excusable, cela va de soi. Cela frôlera l’escroquerie et l’abus de confiance.

  « Vous paraissez soucieux ? Vous avez l’impression que quelque chose ne va pas ? »

  Et elle, elle paraît subitement alarmée. Il se rend compte qu’il est devenu le baromètre des inquiétudes de cette femme, qu’elle s’en remet entièrement à lui ; n’est-il pas l’homme recommandé par leur meilleur ami, celui à qui on fait appel dans les situations les plus difficiles ?

  « Je me demande si votre Dorval va finir par arriver », voilà ce qui lui brûle la langue ; mais en fait il dit :

  « Non, non, pas du tout ; je réfléchissais seulement... On sert le dîner dans un quart d’heure, ici, je pensais que j’aurais peut-être pu vous inviter... »

  L’idée lui est venue comme cela, à l’instant. Tout bien considéré, elle présente pas mal d’avantages : si elle accepte, on ne sait jamais, cela permettra de gagner du temps, de ne pas se trouver tout de suite au pied du mur, et peut-être Dorval se montrera-t-il enfin ; en tout cas il mettra le repas à profit pour tenter d’obtenir des informations plus précises, il ne peut pas décider de partir ainsi sans rien savoir. Une très bonne idée, en fait, même si elle implique d’assumer une conversation un peu difficile à table ; à la fin du repas, il sera toujours temps de prendre une décision.

  Elle se met à rire. Qu’a-t-il fait ? Sa proposition paraît-elle inconvenante dans la position qu’il est censé occuper vis à vis d’elle ? Y a-t-il déjà quelque chose de prévu pour le repas ? Peut-être Dorval lui-même a-t-il organisé autre chose ?

  « Mon cher Rémy !... Il faudra donc que vous souteniez toujours votre réputation de galanterie ! Vous ne pouvez pas voir une femme sans l’inviter quelque part ? Alfred nous avait bien prévenus ; il paraît d’ailleurs que c’est votre seule faiblesse...

  — Mais je vous assure...

  — Allons, ne vous excusez pas, c’était gentil de votre part... Mais vous savez que nous avons au moins une heure de route pour rentrer à La Gravière ; Patrick nous attend ; et puis, si vous voulez mon avis, je ne crois vraiment pas que ce soit le moment de s’attarder ici. »

  La façon condescendante qu’elle a de se gausser d’un travers qui n’est même pas le sien et de rejeter du même coup l’invitation sur laquelle reposaient tous ses plans l’agace tellement qu’il se risque à la remettre en place, au petit bonheur.

  « Comme vous voudrez ; mais, croyez-moi, nous commettons une première imprudence...

  Et cela fonctionne exactement comme il s’y attendait : elle perd à l’instant toute alacrité, baisse la voix.

  « Vous pensez que nous ferions mieux...

  — ...de rester ici une heure ou deux de plus, oui. »

  Il ignore tout de son rôle, mais pour la première fois il a l’impression d’y entrer pour de bon ; la preuve : elle y croit. Il se réjouit de cette première victoire, constatant qu’il a barre sur elle, détient une sorte d’autorité dont il ignore la nature, dont il faudrait se méfier d’ailleurs, elle pourrait l’entraîner loin.

  « Mais qu’est-ce qui vous fait croire... »

  Il se tapote le nez du bout de l’index.

  « Intuition », dit-il avec le sentiment de franchement s’amuser ; mais il le regrette aussitôt ; il sait bien qu’il joue avec le feu. Elle le toise les yeux mi-clos, ses lourds cils noirs protégeant un regard qui aurait trahi l’intensité de son débat intérieur ; elle pèse le pour et le contre, le degré de confiance qu’elle peut lui accorder ; sans s’en rendre compte, elle agite lentement, d’un mouvement circulaire, le verre qu’elle tient à hauteur de ses lèvres.

  « Eh bien, d’accord, décide-t-elle, j’accepte votre invitation. » Et elle vide d’un trait le fond de son cocktail.

  A ce moment-là, il espérait qu’elle allait refuser. C’était l’occasion de mettre fin à tout cela sans trop de dégâts ; il n’était pas trop tard. Mais elle a accepté et il sent, à l’étrange picotement qui lui parcourt le dos, qu’ils viennent de sauter le pas. Il ne pourra plus refuser d’être ce Dorval, à présent, Dorval qui, de toute évidence maintenant, ne viendra pas. Elle a posé son verre vide et s’agite dans son fauteuil, trop profond pour qu’on en sorte aussi facilement.

  « Vous m’excuserez, mais dans ces conditions, il faut tout de même que je prévienne Patrick... Qu’est-ce que je lui dis ?

  — Que j’ai préféré que nous restions dîner ici, il comprendra. »

  Elle acquiesce d’un bref regard de totale docilité, en se levant. Elle est à ses ordres désormais, lui reconnaît l’entière responsabilité des opérations. Si au moins il savait de quoi il s’agit ! Il la voit se déplier au-dessus de lui, dans le rouge éclatant de sa robe, rajuster sur ses épaules un manteau qui tombait et s’éloigner, de son allure mesurée, en direction du téléphone. La porte de l’ascenseur s’ouvre à ce moment-là et les deux femmes qui ont failli la bousculer lui adressent un signe de tête poli en continuant à rire entre elles. Elles rejoignent les hommes qui se lèvent avec des exclamations exagérément admiratives. A eux quatre, ils assurent toute l’animation de l’hôtel ; rient, parlent haut. Elles refusent de prendre l’apéritif au salon, malgré l’insistance des maris, et se dirigent sans eux vers la haute porte capitonnée dont un maître d’hôtel vient tout juste d’ouvrir les deux battants. Les hommes en profitent pour reprendre un instant leur conversation et terminer leurs verres avant de se résigner à les suivre. Puis le silence se rétablit.

  A travers la vitre de la cabine téléphonique Jacques Dorival aperçoit le dos de Flora Grünberg ; elle a pris soin de fermer la porte. Il se lève et vient au bar demander que l’on mette les cocktails sur sa note. Le vieux de la réception lui adresse au passage un sourire déférent bien que Jacques n’ait pas fait attention à lui ; il a seulement regardé l’heure. Sept heures et demie pile. Il appréhende maintenant ce dîner avec Flora. Flora, c’est tout ce qu’il sait d’elle, et aussi qu’elle a peur. Puis il y a encore Patrick qu’il rencontrera ce soir, son mari peut-être mais rien ne l’indique avec certitude. Il pourra difficilement parler de lui puisqu’il est censé être quelqu’un d’autre. Essayer de la faire parler d’elle, alors, et de cette espèce de mission dont il vient de se charger plus ou moins malgré lui ? là aussi ce sera délicat ; il ne s’agit pas de demander ce qu’il devrait déjà savoir, c’est-à-dire le plus important : pourquoi il est venu à ce rendez-vous.

  Elle est ressortie de la cabine et revient vers lui. Il aimerait qu’elle ôte cette toque de fourrure noire qui durcit ses traits et l’a empêché jusqu’alors de se faire une idée plus précise de sa physionomie. Des cheveux longs ou courts ? Tirés en chignon ? Libres et flous ? Il n’a pas même la moindre indication sur leur teinte ; cela peut tout changer dans un visage. Elle vient vers lui, serrant sous le bras gauche son étroite pochette noire ; elle semble rassérénée par son coup de fil ; elle sourit largement.

  « J’ai prévenu Patrick. Il nous attendait pour souper mais pense que vous avez sans doute raison.

  — Eh bien, vous voyez, ça ne posait pas de problème !

  — Je vous demanderais de m’excuser pour ce que je vous ai dit tout à l’heure ; je vous faisais déjà un procès d’intention — de mauvaises intentions, précise-t-elle en accentuant son sourire — Je ne pouvais pas deviner qu’il s’agissait d’une mesure de prudence...

  — N’en parlons plus... D’ailleurs, si je vous avouais que vous n’aviez pas tout à fait tort ? »

  Elle lui prend le bras avec bonne humeur pour l’entraîner vers la salle à manger.

  « Rémy ! vous ne pouvez vraiment pas vous empêcher... »

  La fin de la phrase se perd dans la roulade descendante de son rire tandis que le barman les regarde s’éloigner. Lorsqu’ils franchissent la porte de la salle à manger, n’importe qui les prendrait pour un couple ordinaire.

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